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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 07:06

 

RENÉ HUYGHE : LES POUVOIRS DE L’IMAGE.

UN DANGER POUR LA PENSÉE ?

L’image et l’invasion du quotidien.

Comment préserver notre libre arbitre ?

RENÉ HUYGHE : LES POUVOIRS DE L’IMAGE.  UN DANGER POUR LA PENSÉE ?

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René Huyghe (1906-1997)

Historien, philosophe et esthéticien de l’art français.

Conservateur au Louvre, puis professeur de psychologie de l’art  au Collège de France.

 

Le livre et l’image : les signes du Temps. D’Hier à Demain.

Les 19e et 20e siècles sont caractéristiques du glissement du texte à l’image, ou de la prise du pouvoir de cette dernière sur le texte.

Passation de témoin ou règne partagé ?

L’invasion des images, plus précisément le trop-plein d’images non analysées ne comporte-t-il pas le risque de stériliser l’imagination et la pensée ?

                                                                                 

« Si le texte nous enjoignait de rentrer en nous-mêmes pour le transformer en pensée, les sensations nous en extraient, irrésistiblement et constamment. Elles nous happent, elles exigent docilité et vacuité. Elles ne sont plus à notre disposition, prises ou rejetées à notre gré, comme le feuillet. Elles sont un rythme imposé, précipité, qui nous absorbe et nous emporte. »

« L’écran de cinéma ou de télévision ajoute encore à cette rapacité exclusive : l’obscurité, autour de lui, en fait l’unique et obligatoire pôle de notre attention et la vue, fascinée, ne peut plus ni s’en distraire, ni s’en retraire. Le spectateur n’a plus licence, ainsi que le lecteur, d’emporter son butin pour le transformer en méditation ou en rêverie. Il est devenu la proie.

Tout, de nos jours, s’absorbe par des sensations : or, la sensation, à la différence de la pensée, ne dialogue pas avec son objet ; elle s’identifie à lui ; elle enregistre et elle subit. Ce n’est pas seulement le moyen d’acquérir qui change, mais la façon.

La vie intellectuelle accoutumée, se trouve menacée, du moins, pour ceux qui ne savent pas se prémunir, irrésistiblement, nous sommes entraînés de la civilisation du livre à celle de l’image. Le centre de gravité s’est suffisamment déplacé, en un glissement qui se précipite, nous sommes déjà assez « autres » pour en prendre conscience. […]

Certes, il est toujours difficile de déceler ce qui en vous s’éteint, et ce qui y surgit, alors que la vie vous entraîne. »

  De la puissance de l’image

                à la

      Dictature de l’image  et du son

 

« L'homme de tous les temps s'est intéressé à l'art. S'il n'est pas d'exception à cette règle, il est juste d'ajouter qu'aucune époque ne lui a porté une passion comparable à la nôtre ; la peinture, en particulier, celle du passé comme celle du présent, est devenue pour nos contemporains une sorte d'obsession.

C'est que, en dépit de la place prise par les intellectuels au premier plan de la scène contemporaine, nous ne sommes plus des hommes de pensée, des hommes dont la vie intérieure se nourrisse dans les textes. Les chocs sensoriels nous mènent et nous dominent ; la vie moderne nous assaille par les sens, par les yeux, par les oreilles. L'automobiliste va trop vite pour lire des pancartes ; il obéit à des feux rouges, verts. Le piéton, bousculé, hâtif, ne peut que saisir au passage l'aspect d'un étalage, l'injonction d'une affiche. L'oisif, qui, assis dans son fauteuil, croit se détendre, tourne le bouton qui fera éclater dans le silence de son intérieur la véhémence sonore de sa radio ou dans la pénombre les trépidants phantasmes de la télévision, à moins qu'il ne soit allé chercher dans une salle obscure les spasmes visuels et sonores du cinéma. Un prurit auditif et optique obsède, submerge nos contemporains. Il a entraîné le triomphe des images. Elles font le siège de l'homme, dont elles ont mission, dans la publicité, de frapper, puis de diriger l'attention. Ailleurs, elles supplantent la lecture dans le rôle qui lui était dévolu pour nourrir la vie morale. Mais au lieu de se présenter à la pensée comme une offre de réflexion, elles visent à la violenter, à s'y imprimer par une projection irrésistible, sans laisser à aucun contrôle rationnel le temps d'édifier un barrage ou de tendre seulement un filtre. Lucien Febvre [historien français contemporain] avait donné aux Temps modernes, issus de la Renaissance, le nom de "civilisation du livre". Cette appellation est dépassée et il semble nécessaire de la remplacer, à partir du XXe siècle, par celle, que j'ai proposée, de "civilisation de l'image". [...]

Cette prolifération de l'image, envisagée comme un instrument d'information, précipite la tendance de l'homme moderne à la passivité ; on peut dire que cet assaut continuel du regard vise à créer une inertie du spectateur. Hors d'état de réfléchir et de contrôler, il enregistre et subit une sorte d'hypnotisme.

[...] La publicité, la télévision ou le cinéma se plient à ces principes et les appliquent à l'emploi qu'ils font de l'image, quand ils entendent se servir d'elle pour imprimer aux esprits une orientation déterminée. La publicité, en particulier, qui vise sans ambage à une dictature mentale, tire toute son efficacité de leur stricte observance. »

René Huyghe, Les Puissances de l’image.

Cela étant, face à cette nouvelle culture, et à l’irrésistible ascension de l’image, une des solutions possibles ne serait-elle pas l’apprentissage de l’image, de sa lecture, de son analyse, de sa finalité, bref, sa critique ? Ce qui aurait pour avantage de développer l’esprit critique, en renforçant la rigueur intellectuelle, afin de dominer l’image sans être dominé par l’image, grâce à la médiation de l’éducation.Comme par exemple,suggérer aux fabricants de cartbles scolaires de réserver, au milieu des images et des couleurs vives chatoyantes,cette simple inscription : "pourquoi je vais à l'école?", pour faire que cohabtient ainsi, dans l'esprit de l'enfant, image et pensée.

Par ailleurs, dans l’Histoire, toute nouveauté à chaque époque, a suscité méfiance, rejet, réactions négatives, tentative de résistance ou de retour en arrière, et chaque fois, le rouleau compresseur de la nouveauté a écrasé ces résistances : ainsi le train, l’automobile, l’avion, la découverte des microbes en médecine, le téléphone,l'électricité, les premières machines dans les usines… ont eu leurs détracteurs aujourd’hui oubliés.

Socrate lui-même, en son temps, s’en est pris violemment au texte, au livre, sous prétexte qu’on ignorait l’auteur, ses intentions véritables, de même qu’on ignorait qui lirait le livre et ce qu’il en ferait.

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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 07:01

JACQUES PRÉVERT, COMPLAINTE POUR LES ENFANTS D’AUBERVILLIERS

Jacques Prévert. Poète et scénariste français (1900-1977)
Jacques Prévert. Poète et scénariste français (1900-1977)

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Regard du poète

 

CHANSON DES ENFANTS D'AUBERVILLIERS

 

Gentils enfants d'Aubervilliers

Vous plongez la tête la première

Dans les eaux grasses de la misère

Où flottent les vieux morceaux de liège

Avec les pauvres vieux chats crevés

Mais votre jeunesse vous protège

Et vous êtes les privilégiés

D'un monde hostile et sans pitié

Le triste monde d'Aubervilliers

Où sans cesse vos pères et mères

Ont toujours travaillé

Pour échapper à la misère

A la misère d'Aubervilliers

A la misère du monde entier

Gentils enfants d'Aubervilliers

Gentils enfants des prolétaires

Gentils enfants de la misère

Gentils enfants du monde entier

Gentils enfants d'Aubervilliers

C'est les vacances et c'est l'été

Mais pour vous le bord de la mer

La côte d'azur et le grand air

C'est la poussière d'Aubervilliers

Et vous jetez sur le pavé

Les pauvres dés de la misère

Et de l'enfance désœuvrée

Et qui pourrait vous en blâmer

Gentils enfants d'Aubervilliers

Gentils enfants des prolétaires

Gentils enfants de la misère

Gentils enfants d'Aubervilliers.

Maison de Jacques Prévert, Omonville-la-Petite
Maison de Jacques Prévert, Omonville-la-Petite

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 07:20

LA CONDITION OUVRIÈRE. LES LOIS SOCIALES : DU 19e AU DÉBUT DU 20e SIÈCLE

C’était hier

Dans l’imaginaire de l’ouvrier

Les petites gueules noires
Les petites gueules noires

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Les enfants dans les mines et les usines

  Une main-d’œuvre docile et bon marché

 

Le travail des enfants (1832)

« J'avais sept ans quand je commençai à travaillera la manufacture : le travail était la filature de la laine ; les heures de travail étaient de 5 heures du matin à 8 heures du soir, avec un intervalle de trente minutes à midi pour se reposer et manger; il n'y avait pas le temps pour se reposer et manger dans l'après-midi. Nous devions prendre nos repas comme nous pouvions, debout ou autrement. J'avais quatorze heures de travail effectif, à sept ans... Dans cette manufacture, il y avait environ cinquante enfants à peu près de mon âge. Ces enfants étaient souvent indisposés et en pauvre santé. Il y en avait toujours une demi-douzaine qui étaient malades, régulièrement, à cause du travail excessif. C'est à coup de lanières de cuir que les enfants étaient tenus au travail. C'était la principale occupation d'un contremaître de fouetter les enfants pour les forcer à faire ce travail excessif. »

Des conditions dures pour adultes et enfants

 

Le règlement d'une filature (extraits)

Règlement d'une filature de l'Essonne (1828)

 

Article 7 : la journée de travail se compose de 13 heures ; dans aucun cas les ouvriers ne pourront refuser un excédent de travail, sous peine de 2 francs d'amende.

Article 8 : tout ouvrier en retard de 10 minutes sera mis à l'amende. S'il manque complètement, il paiera une amende de la valeur du temps de l'absence.

Article 9 : une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d'amende de valeur de la journée.

Article 11 : l'ouvrier qui se présentera ivre paiera trois jours d'amende. Il est expressément défendu d'aller dans le cabaret qui est en face de la grille.

Article 16 : toute ouvrière qui laverait ses mains avec le savon de fabrique paiera trois francs d'amende ; si elle était surprise en l'emportant elle sera renvoyée sa paie confisquée.

Article 17 : il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou se battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, sous peine d'amende.

Article 22 : il est absolument défendu d'aller plus de trois fois aux toilettes, et de s'y trouver à plusieurs en même temps, sous peine d'amende.

Article 24 : quiconque s'habillera avant l'heure, paiera 25 centimes d'amende.

Fragilité physique et mortalité inégale

 

Mortalité ouvrière à Lyon

« Il résulte que les maladies ordinaires de la classe ouvrière sont la phtisie (tuberculose pulmonaire) et la gastralgie (maux d'estomac). Si nous considérons l'hôpital de la Croix-Rousse, nous trouvons que, depuis 5 ans 408 décès de phtisie ont frappé la classe ouvrière : ils concernent 139 tisseurs, 164 tisseuses, et 105 dévideuses. » [Dévideuse=ouvrière qui met les fils en pelote]

Rapport de Paris et à la chambre de commerce de Lyon, 1867.

Les bourgeois de la Belle Époque

  Entre soi

La soirée chez les grands bourgeois (1880)
La soirée chez les grands bourgeois (1880)

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Des conditions de vie inégales

   Dans l’imaginaire de l’ouvrier

Le Patron et l’ouvrier
Le Patron et l’ouvrier

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La grève des mineurs du Nord en 1906
La grève des mineurs du Nord en 1906

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Dans l’imaginaire de l’ouvrier

  Enfin les lois sociales

  Pour la reconnaissance des droits et le progrès social

L’Ouvrier et le patron
L’Ouvrier et le patron

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Le progrès social en France au XIXe siècle

1791 : loi Le Chapelier : les syndicats et les grèves sont passibles des tribunaux.

1803 : les ouvriers doivent posséder un livret rempli par les patrons (dates d'embauchés, salaires, comportement), faute de quoi ils peuvent être arrêtés pour vagabondage.

1841 : interdiction du travail des « ouvriers » de moins de 8 ans.

1864 : loi autorisant la grève. Suppression du livret ouvrier.

1874 : création de l'inspection du travail ; interdiction du travail des enfants de moins de 13 ans. 1884 : loi Waldeck Rousseau, accordant la liberté syndicale, sauf aux fonctionnaires.

1892 : travail des adolescents (13-18 ans) ramené à 10 heures par jour. Travail des femmes limité à 11 heures, interdit de nuit.

1898 : loi établissant le principe de la responsabilité du patron en cas d'accident du travail, ce qui entraîne l'obligation pour le patron de verser des indemnités aux accidentés.

1900 : loi Millerand : journée de travail limitée à 10 heures.

1907 : repos hebdomadaire obligatoire.

1910 : loi sur les retraites ouvrières, financées par des cotisations ouvrières, patronales et une contribution de l'État.

1913 : loi sur le repos des femmes en couches.

 

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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 07:33
THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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Consolation de l’enfant pauvre du 19e siècle

 

Consolation de l'enfant pauvre

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

 

C'est qu'à présent j'ai la taille

Où chez le pauvre on travaille.

Où l'on occupe son temps.

Le jeu n'est plus de mon âge ;

Je suis un homme à l'ouvrage :

Depuis un mois j'ai sept ans.

 

Avant que le jour paraisse,

On me dit : point de paresse ;

Bien vite il faut t'éveiller.

Moi, je m'éveille sur l'heure.

Et puis jamais je ne pleure

Pour m'en aller travailler.

 

A l’heure où tu dors encore,

Moi qui vois venir l’aurore,

Après un bien long chemin,

A l’atelier je dois être,

Ou la férule du maître

Me ferait saigner la main.

 

Au métier où l'on m'attache,

Tous les matins j'ai ma tâche ;

Pour ne point m'en détourner.

Tant que n'est point achevée

Cette première corvée,

Le maître me fait jeûner.

 

C’est ainsi que, de l’année

Je passe chaque journée,

Et quelques fois aussi, moi,

Je regrette, petit frère,

Le temps où, près de ma mère,

Je me jouais avec toi.

 

Mais, aussi, lorsque je pense

Au jour qui me récompense,

Quand ce jour que j’aime à voir

Reparaît chaque quinzaine,

Je dis, oubliant ma peine :

Je serai riche ce soir.

 

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

 

Avec autant de richesse,

Pour nous la pauvreté cesse.

Tu ne feras plus semblant

De manger un mets trop fade :

Le jeûne te rends malade ;

Pour toi j’aurai du pain blanc.

 

Je veux que ma sœur Estelle

Au jour de fête soit belle

Comme la fille d'un roi.

Je veux qu'elle ait, le dimanche,

Beau bonnet et robe blanche,

Pour promener avec moi.

 

Je veux, avant toute chose,

Que ma mère se repose ;

Dès ce soir je lui dirai :

Ne va plus à ta journée ;

En repos, toute l'année,

Mère, je te nourrirai !

 

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

                      Théodore Lebreton, Nouvelles heures de repos d'un ouvrier, 1842.

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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Théodore Lebreton (1803-1883)

Né à Rouen d’un père journalier et d’une mère blanchisseuse, il entra à l’âge de 7 ans dans une fabrique d’indiennes où il travailla pendant 30 ans.

Il a appris à lire et à écrire par lui-même. Dès l’âge de 14 ans, il commença à économiser parcimonieusement pour  parfaire son éducation.

Il fut attiré par la poésie et la volonté de témoigner sur le sort des ouvriers, surtout celui des enfants. Son premier recueil de poésie parut en 1836.

La ville de Rouen, lui offrit un poste de bibliothécaire.

Poète chrétien, Lebreton dénonçait dans ses textes, la misère ouvrière qui l’avait beaucoup marqué, et l’évolution de la condition ouvrière. Il n’y voyait de remède que dans la mort.

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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L’évolution de la condition ouvrière en France

    Principales étapes de la réglementation du travail   en France milieu 19e au milieu 20e siècle

 

1841 – Loi limitant le travail des enfants dans l’industrie et l’interdisant au-dessous de 8 ans.

1864 – Reconnaissance du droit de grève.

1868 – Tolérance des syndicats.

1884 – Reconnaissance légale des syndicats.

1892 – Limitation du temps de travail :

               10 heures par jour pour les 13-16 ans.

               11 heures par jour pour les 16-18 ans, avec un maximum de 60 heures par semaine.

               11 heures par jour de travail pour les femmes dans les usines.

1898 – Loi sur les accidents du travail : les frais de soins sont à la charge du patron.

1905 – Réduction à 8 heures de travail dans les mines.

1906 – Loi établissant un repos hebdomadaire.

1919 – Journée de travail limitée à 8 heures, dans toutes les branches.

1936 – Semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés par an.

1945 – Sécurité sociale et comité d’entreprise.

1950 – Création du SMIG (salaire minimum garanti)

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 07:51

VALEURS ET PRINCIPES DE LA REPUBLIQUE

La solidarité, ferment du vivre ensemble

De la bienfaisance à la sécurité sociale, une longue histoire

(Historique de la solidarité)

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE ET LE VIVRE ENSEMBLE (2)

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La solidarité est une caractéristique essentielle de la société française. Incarnée dans des institutions diverses, elle est aujourd’hui une composante essentielle du rôle de l’État républicain.

 

Ce système global, aujourd’hui connu sous l’appellation de « protection sociale » a une longue histoire qui commence bien avant la « sécurité sociale » de 1945, avant la République, et même avant la Révolution de 1789.

C’est peu à peu, au cours des siècles que la notion de protection sociale s’est étoffée et profondément ancrée dans les politiques publiques et sociales.

Depuis le règne de Louis XIV, aucun régime, aucun gouvernement, n’a rayé de ses charges l’obligation d’une politique de protection des plus faibles, et, c’est souvent pendant les périodes les plus troublées, comme sous la Révolution, et entre 1789 et 1793, ou sous Napoléon 1er, que le système s’est renforcé.

Le système actuel de protection sociale prend ses racines au Haut- moyen âge dans l’Occident chrétien.

 

Une salle des malades à l'Hôtel-Dieu de Paris, 1483
Une salle des malades à l'Hôtel-Dieu de Paris, 1483

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L’Église, source de la charité et de la bienfaisance

À l’origine, la protection des plus démunis est du ressort de l’Église, comme l’école et l’enseignement.

C’est le clergé qui se charge des pauvres et des malades comme des enfants abandonnés. C’est le temps de l’hospice et de l’Hôtel-Dieu.

L’hospice est le lieu où l’on reçoit l’hospitalité (autrefois confondu avec l’hôpital). C’est une maison religieuse qui a pour vocation de donner l’hospitalité aux pèlerins et aux voyageurs, puis, l’établissement où sont reçus des indigents, des malades, des vieillards pauvres, des infirmes…

C’est sous l’influence du christianisme que furent fondés les premiers hôpitaux dès la fin du 4e siècle après J.C., à la suite de l’obligation imposée aux évêques par les conciles, de recueillir les malades et les indigents de leurs diocèses. Et le mouvement ne s’éteindra plus.

Le nom de Saint-Vincent de Paul est hautement emblématique à cet égard.

Un hôpital, l'Hôtel-Dieu de Paris, 16e siècle (Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris)
Un hôpital, l'Hôtel-Dieu de Paris, 16e siècle (Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris)

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De la charité à l’assistance publique

L’implication du pouvoir public dans le système de protection sociale fut relativement tardive. La première manifestation d’envergure eut lieu sous François 1er qui institua, en 1544, le Grand bureau des pauvres « pour secourir l’indigent à domicile, dans les villes et dans les campagnes ».

Sous Louis XIV, l’implication du pouvoir civil est encore plus marquée. Un Hôpital général fut créé qui réunit tous les établissements hospitaliers de Paris où officient ensemble médecins religieux et médecins laïcs. Il en reste aujourd’hui les hôpitaux de la Salpêtrière, de la Pitié et Bicêtre.

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE ET LE VIVRE ENSEMBLE (2)

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La République et l’impulsion finale

La Révolution, à partir de 1789, puis les Républiques (IIe, IIIe, IVe, Ve), firent définitivement passer de la charité à l’assistance obligatoire pour tous.

La Constitution de la IIe République (12 novembre 1848), proclame:

« L’État doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux et ceux dans le besoin. »

La solidarité, ciment social, rejoint ainsi la fraternité, un des éléments essentiels de la devise de la République.

 

Le système de protection sociale ne cessa alors de s’étendre, de se diversifier jusqu’à la Libération et à la création de la Sécurité Sociale en 1945, par le Conseil Nationale de la Résistance (CNR).

 

Assistance et droit d’asile

    Héritage de l’Occident chrétien

Le droit d’asile
Le droit d’asile

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[Saisi à la chevelure par un de ses poursuivants, un homme vient s'agripper à la colonne d'une église ;

aussitôt, brandissant une épée, un ange se porte à son secours.

 (Chapiteau de Saint-Nectaire, 12e siècle, Puy-de-Dôme)]

 

 

 

 

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23 juillet 2016 6 23 /07 /juillet /2016 08:41
ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

Regard sur soi

 

Émile Herzog dit André Maurois. Écrivain français. 1885-1967.

On vous a dit que les vieilles valeurs morales ont rejoint les vieilles lunes. C'est faux. Si vous décapez l'humanité présente des mots qui la masquent, vous retrouverez l'homme éternel. Des écrivains nous annoncent la fin des civilisations classiques. « Il faut bien se rendre à l'évidence, disent-ils, ce XXe siècle met le point final à une période de cinq mille ans d'humanité — l'Ère des grandes civilisations classiques — et nous allons entrer dans une autre qui doit s'accomplir ; c'est une âme nouvelle dans un corps nouveau. » Une âme nouvelle dans un corps nouveau ? Je n'en crois rien. Il n'est pas vrai que le corps soit nouveau. N'avons-nous pas un cœur, un foie, des artères, des nerfs comme les hommes de Cro-Magnon ? Quant à l'âme, les valeurs morales n'ont pas été inventées gratuitement par des moralistes séniles. Elles sont des valeurs parce que sans elles, ni une société, ni un bonheur ne peuvent survivre. Je vous rappellerai donc, en commençant, quelques règles, aussi anciennes que la civilisation, qui restent vraies malgré les techniques nouvelles et les philosophies nihilistes [négatrices].

ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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Rester vrai

La première, c'est qu'il faut vivre pour autre chose que pour soi. L'homme qui médite sur lui-même trouvera toujours mille raisons d'être malheureux. Jamais il n'a fait tout ce qu'il aurait voulu et dû faire ; jamais il n'a obtenu tout ce que, pense-t-il, il méritait d'obtenir ; rarement il a été aimé comme il aurait rêvé de l'être. S'il remâche son passé, il éprouvera des regrets ou des remords, ce qui est vain. « Nos fautes sont vouées à l'oubli et c'est ce qu'elles méritent. Au lieu de raturer un passé que rien ne peut abolir, essayez de construire un présent dont vous serez ensuite fier. Le désaccord avec soi-même est le pire des maux. Tout être qui vit pour les autres, pour son pays, pour une femme, pour une œuvre, pour les affamés, pour les persécutés, oublie merveilleusement ses angoisses et ses médiocres soucis. Le véritable monde extérieur est le véritable monde intérieur. »

ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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Savoir concilier monde intérieur et monde extérieur

La seconde règle, c'est qu'il faut agir. Au lieu de nous lamenter sur l'absurdité du monde, essayons de transformer le petit canton où nous fûmes jetés. Nous ne pouvons changer tout l'univers, mais qui souhaite changer tout l'univers ? Nos objectifs sont plus proches et plus simples : faire notre métier, le bien choisir, le bien connaître, y devenir maître. Chacun a son rayon d'action; j'écris des livres, le menuisier assemble les planches de ma bibliothèque, l'agent dirige la circulation, l'ingénieur construit, le maire administre la commune. Tous, s'ils sont surchargés de travaux qu'ils savent bien faire, sont heureux au moment où ils agissent. Cela est si vrai que, dans leurs temps de loisirs, ils s'imposent des actions, en apparence inutiles, qui sont les jeux et les sports. Ce joueur de rugby qu'un adversaire plaque dans la boue est heureux. Quant aux actions utiles, nous jouissons de leur efficacité : un maire actif fait une ville propre, un prêtre actif fait une paroisse vivante et ces réussites les contentent.

La troisième règle est qu'il faut croire à la puissance de la volonté. Il n'est pas vrai que l'avenir soit entièrement déterminé. Un grand homme peut modifier le cours de l'histoire. Quiconque a le courage de vouloir peut modifier son propre avenir... Et comme « la limite de la volonté dépend de ce qu'on ose », il faut toujours, sans se préoccuper de la limite, se gouverner soi-même le mieux qu'on peut. La paresse, la lâcheté sont des abandons ; le travail, le courage sont faits d'actes volontaires. Et peut-être la volonté est-elle la reine des vertus.

ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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Règle de vie : agir

   La puissance de la volonté

Pourtant, quatrième règle, je vous proposerai une autre valeur aussi précieuse que la volonté, et c'est la fidélité. Fidélité aux promesses, aux contrats, aux autres, à soi-même. Il faut être de ceux qui ne déçoivent jamais. La fidélité n'est pas une vertu facile. Mille tentations se jettent en travers de l'engagement pris. Vous direz : « Quoi ? Si j'ai épousé une femme coquette, déloyale et sotte, je dois lui être fidèle ? Si j'ai choisi un métier et reconnais qu'il ne répond pas à mon attente, je dois m'interdire un nouveau départ ? Si je me suis affilié à un parti et découvre qu'il est fait d'un tas de gens perdus et avides, je dois refuser de me joindre à un autre parti que, mieux informé, je reconnais pour plus honnête ? » Non. Fidélité n'est pas aveuglement. Seulement il faut se garder d'attribuer à un mauvais choix les infidélités qui seraient plutôt signes d'un manque de générosité. « L'idée juste est au contraire, dit Alain [philosophe], que tous les choix sont mauvais si l'on s'abandonne, mais qu'ils peuvent tous devenir bons par le bon vouloir. Nul ne choisit son métier par de bonnes raisons puisqu'il faut l'avoir choisi pour le connaître. Nul ne choisit non plus ses amours. » Mais il est (souvent) possible de modeler une femme, de bien faire le métier choisi et de transformer le parti. La fidélité crée ce qui la justifie.

J'imagine que ces règles de vie vous semblent à la fois sévères et sommaires. Je le sais bien, mais il n'y en a pas d'autres... Toute société où les citoyens ne vivent plus que pour leurs ambitions ou leurs débauches ; toute société qui tolère la violence et l'injustice ; toute société où les hommes n'ont aucune confiance les uns dans les autres ; toute société dont les membres cessent de vouloir est une société condamnée. Tant que Rome a été la Rome des héros, elle est restée florissante ; dès qu'elle a cessé de respecter les valeurs qui l'avaient faite, Rome a péri. Les techniques nouvelles changent les modes d'action ; elles ne changent ni la valeur de l'action, ni les raisons d'agir. Ce fut ainsi au commencement et ce sera ainsi jusqu'à la fin.

 André Maurois, Lettre ouverte à un jeune homme, Albin Michel.

ANDRÉ MAUROIS : CONSEILS À UN JEUNE HOMME

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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 07:47

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE ET LE VIVRE ENSEMBLE

Droits et devoirs

Devoir de connaître et volonté d’agir

 

Sans descendre dans les profondeurs de l’Histoire de France, en se référant simplement à ce qu’on désigne par « valeurs de la République », exprimées pour l’essentiel dans la devise « Liberté-Égalité-Fraternité », le citoyen trouve là, à portée, un ensemble de moyens qui lui permettent d’exercer sa citoyenneté dans la Cité.

Cette devise ne constitue-t-elle pas un excellent guide du savoir vivre ensemble ?

 

Guide et viatique du citoyen

En effet, chacun des éléments de cette devise, si on l’analyse bien, constitue un facteur incomparable de paix sociale.

 

Liberté 

Chacun est libre de sa personne au sein de cette société, c’est-à-dire, pas d’oppression des uns par les autres, du plus fort sur le plus faible, du plus riche sur le plus pauvre…

L’État (la loi) garantit la liberté d’expression, la liberté d’opinion, d’association, la liberté de réunion, la liberté syndicale et de religion, « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ».

La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres.

Pour Jean-Jacques rousseau, philosophe du 18e siècle, « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’humain ».

Peut-on imaginer une vie sans liberté ?

Égalité

Tous égaux en droit à la naissance.

Égalité de tous devant l’école et l’instruction, donc devant l’éducation.

Tous égaux devant la loi qui s’applique à tous, sans distinction d’origine, de condition sociale, de religion. Personne n’est au-dessus de la loi, proclame la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.

Par conséquent, égalité devant la justice, devant l’impôt aussi. Bref, égalité des droits pour tous.

« Les hommes n’étant pas toujours raisonnables, il faut des lois fondées sur la raison, l’égalité et la justice pour borner les libertés des uns et protéger la liberté des autres. Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui libère. » (Félicité Robert de Lamennais. Écrivain et penseur français. Saint-Malo, 1782-Paris 1854).

Fraternité

À la différence des deux premières valeurs : liberté, égalité, la fraternité est une notion moins facile à cerner. Si l’on peut se plaindre d’être privé de liberté, ou d’être victime d’injustice, de discrimination…, on ne peut se plaindre d’avoir été victime de manque de fraternité. Cette notion relève de l’intime et de la morale.

Pour la rendre cependant plus sensible et effective comme valeur, elle doit impliquer la solidarité qui est également un principe fondamental et caractéristique de la société française, (la France est un État républicain, démocratique, social et laïque.)

Solidarité privée ou émanant d’associations extrêmement diverses, qui irriguent toute la société de leur action bienfaitrice et humanitaire.

Solidarité institutionnalisée : celle de l’État, de la sécurité sociale (1945), aux allocations multiples, et à la protection sociale en général.

 

Le lien social. Le lien humain

La solidarité est à la fois manifestation du lien social, et au-delà, du lien humain. C’est la relation d’entraide et d’assistance entre des personnes, c’est-à-dire, le contraire de l’indifférence.

Être solidaire, c’est se sentir lié aux autres. Cet acte volontaire simplifie l’existence et améliore la vie en commun : véritable moteur du vivre ensemble.

La Laïcité enfin

Un des principes essentiels de la République, facteur de respect mutuel, de paix sociale.

La loi de 1905 a affirmé la séparation des Églises et de l’État : c’est le principe de laïcité, qui garantit par delà les différences, la liberté de conscience et le libre exercice des cultes.

L’immense majorité de la population française est profondément imprégnée de ces valeurs et principes de la République, de génération en génération, depuis des siècles. Elles sont liées à l’existence même de la République et de l’idée qu’on s’en fait en France. Les ignorer, c’est se mettre à l’écart, en marge, car, elles constituent sa caractéristique essentielle, une composante majeure de son identité.

 

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 05:03

SÉNÈQUE : COMMENT GARANTIR LA TANQUILLITÉ DE L’ÂME ?

Ni trop, ni trop peu

La mesure en toute chose

Sénèque

(Philosophe latin, 4 av JC-65 ap JC)

 

Mais rien ne sert d'avoir éliminé les causes de tristesse personnelle, tant il est vrai que nous sommes parfois saisis par un sentiment de dégoût du genre humain en songeant à tous ces crimes impunis qui profitent à leurs auteurs. Quand on voit à quel point l'intégrité est rare et la droiture cachée, quand on songe que la loyauté ne se rencontre guère que lorsqu'elle est intéressée, quand on songe encore aux profits et aux dommages que génère la débauche, tout aussi odieux les uns que les autres, quand on songe à l'ambition, si peu capable de se contenir dans les limites qu'elle s'est fixées qu'elle en arrive à tirer de l'éclat de ses propres turpitudes... À toutes ces pensées, l'âme s'assombrit ; face à cet apparent anéantissement des vertus, qu'il n'est plus ni possible d'espérer acquérir, ni utile de posséder, les ténèbres nous gagnent.

Dès lors, appliquons-nous à trouver les vices des hommes ridicules plutôt qu'odieux. Imitons Démocrite plutôt qu'Héraclite [Deux philosophes présocratiques. Selon la tradition, le premier se riait de la folie humaine tandis que le second en pleurait.] : chaque fois qu'ils paraissaient en public, le second pleurait, le premiers riait ; l'un ne voyait dans tous nos actes que misère, l'autre que sottise. Ne donnons donc pas trop d'importance aux choses, supportons-les avec bonne humeur, car il est plus conforme à la nature humaine de rire de la vie que d'en pleurer.

De surcroît, on rend un meilleur service au genre humain en riant de lui qu'en geignant sur son sort ; car dans un cas, on lui laisse un espoir, tandis que dans l'autre, on se lamente sottement en lui ôtant toute perspective d'amendement. De même, à regarder les choses dans leur ensemble, le rire témoigne d'une plus grande force d'âme que les larmes, puisqu'on n'est affecté dans ce cas que d'une émotion très légère, en estimant que dans toute cette parade, il n'y a rien d'important, rien de sérieux, rien même de misérable.

Que chacun d'entre nous observe ses motifs de joie et de tristesse, et il comprendra que Bion avait raison lorsqu'il affirmait que les hommes, dans leurs affaires, se comportent très exactement comme les bébés qu'ils étaient, et que leur vie n'est ni plus sacrée ni plus sérieuse que celle d'un embryon.

Mieux vaut toutefois prendre acte avec calme des mœurs communes et des vices des hommes, sans tomber ni dans le rire, ni dans les larmes. En effet, si l'on se prépare à être éternellement malheureux en étant tourmenté par les malheurs d'autrui, on prend en revanche un plaisir indigne d'un homme en s'en réjouissant.

SÉNÈQUE : COMMENT GARANTIR LA TANQUILLITÉ DE L’ÂME ?

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Faut-il désespérer de notre condition ?

Autre source d'inquiétude, non négligeable : le fait de se créer dans l'anxiété un rôle de composition, sans jamais se montrer sous son vrai jour. C'est ce que font beaucoup d'hommes, qui mènent une vie de représentation et d'ostentation. En effet, on se torture à s'observer sans cesse, et l'on redoute de se surprendre sous un jour différent de celui sous lequel on a l'habitude de se montrer. Et jamais plus cette préoccupation ne nous lâche, nous qui pensons être jugés à chaque regard que l'on nous porte. De fait, bien des circonstances peuvent nous mettre à nu malgré nous ; et quand bien même une telle observation de soi serait fructueuse, on ne saurait mener une vie agréable ou sûre en étant caché sous un masque.

Quel plaisir au contraire d'être simplement soi-même, de se montrer à visage découvert, sans aucun voile ! Pourtant, à adopter ce mode de vie, à tout dévoiler à tout le monde, on court le risque du mépris, car il est toujours des gens pour dédaigner tout ce qu'ils approchent de trop près. Mais pour ce qui est de la vertu, on ne risque pas de l'avilir en la rendant visible à tous, et mieux vaut être méprisé pour sa sincérité que torturé par l'attitude de faux-semblant que l'on s'impose perpétuellement. Trouvons simplement la bonne mesure : il y a une grande différence entre le naturel et le laisser-aller.

                 

SÉNÈQUE : COMMENT GARANTIR LA TANQUILLITÉ DE L’ÂME ?

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Savoir se retirer à l’intérieur de soi, sans ignorer le monde

Retirons-nous en nous-mêmes, et ce fréquemment, car la fréquentation de gens trop divers rompt notre harmonie intérieure, réveille les passions et rouvre en notre âme toutes les blessures et les faiblesses qui n'étaient pas complètement guéries. Veillons cependant à mêler et à alterner ces deux attitudes, la solitude et la fréquentation du monde : la première nous fera regretter les hommes, la seconde nous-mêmes, et chacune sera un remède à l'autre. La solitude guérira notre haine de la foule, tandis que la foule guérira notre dégoût de la solitude.

Il n'est pas non plus souhaitable d'avoir l'esprit perpétuellement en tension : laissons-le s'adonner à des distractions. Socrate ne rougissait pas de jouer avec des enfants, et Caton se détendait de la fatigue que lui apportaient les préoccupations de la vie politique en buvant du vin. Scipion, lui aussi, mouvait son corps de guerrier triomphateur en cadence, non certes en se déhanchant mollement, comme le font aujourd'hui ces gens qui ont, jusque dans leur démarche, une mollesse plus qu'efféminée, mais à la manière de nos nobles ancêtres, qui, les jours de détente et de fête, avaient coutume de s'adonner à des danses viriles, sans risque d'avoir à le regretter, fussent-ils observés par leurs ennemis.

Il faut donner du répit à notre esprit : il gagne en force et en vivacité quand il s'est reposé. De même qu'il ne faut pas surexploiter les champs fertiles — car une exploitation ininterrompue aura tôt fait d'épuiser leurs richesses —, de même on brisera l'élan de l'esprit en lui imposant un travail ininterrompu, tandis qu'une brève pause, un bref répit lui rendront ses forces. À être trop assidu au travail, l'esprit s'engourdit, se ramollit.

D'ailleurs, les hommes n'auraient pas un tel désir de se détendre si le plaisir que l’on prend aux jeux et aux divertissements n'était pas naturel. Pour autant, leur consommation abusive ôte à l'esprit tout son poids et toute sa force. C'est comme pour le sommeil : s'il se révèle indispensable pour reprendre des forces, il se confond en revanche avec la mort lorsqu'il se prolonge sans interruption, nuit et jour. Il y a une grande différence entre le repos et le relâchement.

                                                             

Entre travail et loisir, la juste mesure

Les législateurs instituèrent des jours fériés pour inviter officiellement les hommes à se divertir, car ils estimaient qu'il fallait fixer une juste mesure entre travail et divertissement. D'ailleurs, comme je l'ai dit, certains hommes illustres s'octroyaient des jours de congé, à date fixe, tous les mois, tandis que d'autres répartissaient leur temps, chaque jour, entre le travail et le loisir. Nous avons tous en tête l'exemple du grand orateur Asinius Pollion, qui ne traitait plus aucune affaire après seize heures ; passé cette heure, il ne lisait même pas son courrier, afin d'éviter toute nouvelle préoccupation, et pendant les deux heures qui suivaient, il se reposait de toute la fatigue accumulée pendant la journée. Certains faisaient une pause à midi et remettaient à l'après-midi les tâches de moindre importance. Nos ancêtres interdisaient même que l'on ouvrît un nouveau débat au Sénat après seize heures. Quant aux soldats, ils assurent la garde à tour de rôle, et ceux qui rentrent d'expédition sont dispensés de veille de nuit.

Ménageons donc notre esprit et octroyons-lui de temps à autre des moments de loisir qui fassent office de nourriture et lui permettent de récupérer. Offrons-nous des promenades au grand air, afin que la vue du ciel et l'oxygène stimulent et tonifient notre esprit. De temps en temps, une promenade en litière, un voyage ou un changement d'air nous revigoreront, tout comme un bon dîner un peu plus arrosé que d'habitude. […]

Car, pour reprendre un poète grec [Anacréon], « il est parfois agréable d'être déraisonnable » ou, pour suivre Platon, « on frappe en vain à la porte des Muses si l'on est maître de soi-même » ; de même, selon Aristote, « il n'est pas de grand génie sans une touche de folie ». On ne saurait en effet tenir un langage sublime, bien supérieur à celui des autres, sans une âme exaltée.

C'est seulement lorsqu'elle dédaigne les sentiments communs et rebattus, lorsque, mue par une inspiration divine, elle se hisse vers de plus hautes cimes, qu'elle souffle des paroles qui dépassent la mesure humaine. Elle ne saurait parvenir au sublime, à l'inaccessible, en restant maîtresse d'elle-même : qu'elle apprenne à s'écarter des sentiers battus, à s'exalter, à mordre son frein et à entraîner son cavalier pour l'emporter vers des sommets qu'il n'aurait pas osé gravir par lui-même.

Voilà, très cher Sérénus, les remèdes que je te propose pour conserver — ou retrouver — la tranquillité, pour résister aux vices qui s'insinuent subrepticement. Mais souviens-toi bien cependant qu'aucun de ces remèdes n'est suffisamment efficace pour sauver un bien aussi fragile si l'on omet d'entourer de soins permanents et appliqués notre âme toujours vacillante.

Sénèque, La tranquillité de l’âme, Éditions Points.

 

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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 09:15

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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 09:02

  À LIRE 

 

Parution

 

BAGUER-MORVAN

  Regards sur son histoire

 

de

 

Jean-Pierre Fontaine

 

L'ouvrage (288 pages) livre un témoignage sur le passé de la paroisse et de la commune de Baguer-Morvan. Les époques qui y sont décrites s'étendent du début du XIIe siècle jusqu'en 1923, année au cours de laquelle les élus municipaux donnent leur accord à l'électrification de la commune. L’histoire sert de fil conducteur aux événements relatés. Elle n’évince en aucune manière des domaines tels que les structures administratives et, le cas échéant, judiciaires, les aspects économiques, sociaux, culturels et religieux, l’étude du nom de la commune ainsi que l’édification de ses bâtiments principaux. Une attention particulière est portée aux conditions de vie des habitants, hommes, femmes et enfants, ainsi qu’à des événements qui les concernent directement, quelle que soit leur position sociale. 

Le livre peut être acheté dans les librairies de Dol-de-Bretagne, la librairie L’Encre de Bretagne (28, rue Sainte Melaine à Rennes) ou auprès de l'auteur, au prix de 19 euros (hors frais éventuels de port). Les deux précédents : Charles Duperré, Vice amiral (biographie) et Les Chouans de Baguer (roman), sont aussi disponibles.

  À LIRE

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  À LIRE

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