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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 06:00

Jean Rostand : Conduisons-nous en bons terricoles

Jean Rostand : Conduisons-nous en bons terricoles

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Jean Rostand

Biologiste, historien des sciences, écrivain français

(1894-1977)

Depuis quelques années, les amis de la nature se sont donné pour tâche de dénoncer les incessantes agressions dont elle est l'objet. Agressions contre le sol, contre l'atmosphère, contre les eaux, contre les flores, contre les faunes... Agressions par la pollution radioactive, par les insecticides et les herbicides, par les hydrocarbures... Agressions qui, soit en réduisant le potentiel nourricier de la planète, soit en empoisonnant les aliments ou l'air respirable, soit en rompant les fragiles équilibres naturels, finiront par se retourner contre l'homme.

 

  Un revirement justifié

Et peut-être sied-il de marquer le singulier renversement d’attitude qui, désormais, se trouve imposé à notre espèce.

L’homme avait, jusqu’ici, le sentiment qu’il logeait dans une nature immense, inépuisable, hors de mesure avec lui-même. L’idée ne pouvait lui venir qu’il aurait, un jour, à ménager, à épargner cette géante, qu’il lui faudrait apprendre à n’en pas gaspiller les ressources, à ne la pas souiller en y déposant les excréments de ses techniques. Or, voilà que, maintenant, lui, si chétif, et qui se croyait si anodin, il s’avise qu’on ne peut tout se permettre envers la nature ; voilà qu’il doit s’inquiéter pour elle des suites lointaines de son action ; voilà qu’il comprend que, même dans une mer « toujours recommencée », on ne peut impunément déverser n’importe quoi…

Combien de planètes nous faut-il ?

D’où vient ce revirement ?

D’une part, de l’accroissement de la population, qui fait de l’homme, un animal toujours plus « gros » et plus envahissant ; d’autre part, des progrès de la civilisation technique qui étendent démesurément ses pouvoirs.

Je sais, il y a des gens qui disent, enivrés par nos petits bonds dans le « cosmos » : eh bien, quand l’homme aura épuisé le capital nourricier de sa planète, quand il aura pillé tous les magasins terrestres, quand il se sera rendu son logis inhabitable avec ses ordures radioactives, avec ses pétroles, avec sa chimie, il émigrera sur un autre globe, qu’il mettra à sac et souillera à son tour.

N’y comptons pas trop… En attendant que ces rêves prennent corps, conduisons-nous en bons terricoles [habitants de la terre]. Respectons cette petite boule qui nous supporte. Locataires consciencieux, ne dégradons pas les lieux où nous respirons. L’humanité n’est pas une passante. Un poète a dit : naître, vivre et mourir dans la même maison… Il y a apparence que le sort de l’homme est de naître,  de vivre et de mourir sur la même planète.

Jean Rostand, Inquiétudes d’un biologiste, Ed. Stock.

18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 09:18

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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 06:53
L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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 L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE

SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

« Le canon et l’aimant »

Une école ambigüe ?

L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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Cheikh Hamidou Kane

Écrivain sénégalais né en 1928

 

 

L’école contre les traditions ?

Une nouveauté qui remue culturellement, moralement, socialement, engendre espoir, crainte et répulsion. L’arrivée de l’école française en Afrique dès le début de la colonisation, fut un réel choc pour les Anciens et les traditions ancestrales.

Acceptée ou subie, l’école fut longtemps le thème de prédilection des premiers auteurs africains. Le Sénégalais Cheikh Hamidou Kane est de ceux-là.

Dans son célèbre roman « L’Aventure ambigüe », il dresse un tableau riche et vivant de la rencontre d’une culture imposée par le conquérant dont l’école est le véhicule le plus pertinent.

Ainsi, derrière le canon, symbole de la conquête et de la domination, « qui contraint les corps, se profile l’école qui fascine les âmes ».

Parce qu’elle est imposée et se substitue à l’enseignement traditionnel,  « l’école des Blancs » cristallise les passions contraires, entre jeunes générations et Anciens, et devient un véritable « rite de passage, qui exige un apprentissage de la langue française, souvent douloureux ».

Ainsi, le « canon » comporte ici un double symbole :

symbole de la conquête, et de la domination

symbole de la destruction de traditions multiséculaires.

Mais, symbole également annonciateur de lendemains radicalement nouveaux, avec ses gagnants et ses perdants.

Le pays des Diallobé [clan familial] n'était pas le seul qu'une grande clameur eût réveillé un matin. Tout le continent noir avait eu son matin de clameur.

Etrange aube ! Le matin de l'Occident en Afrique noire fut constellé de sourires, de coups de canon et de verroteries brillantes. Ceux qui n'avaient point d'histoire rencontraient ceux qui portaient le monde sur leurs épaules. Ce fut un matin de gésine. Le monde connu s'enrichissait d'une naissance qui se fit dans la boue et dans le sang.

De saisissement, les uns ne combattirent pas. Ils étaient sans passé, donc sans souvenir. Ceux qui débarquaient étaient blancs et frénétiques. On n'avait rien connu de semblable. Le fait s'accomplit avant même qu'on prît conscience de ce qui arrivait.

Certains, comme les Diallobé, brandirent leurs boucliers, pointèrent leurs lances ou ajustèrent leurs fusils. On les laissa approcher, puis on fit tonner le canon. Les vaincus ne comprirent pas.

D'autres voulurent palabrer. On leur proposa, au choix, l'amitié ou la guerre. Très sensément, ils choisirent l'amitié : ils n'avaient point d'expérience.

Le résultat fut le même cependant, partout.

Ceux qui avaient combattu et ceux qui s'étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux qui s'étaient obstinés se retrouvèrent, le jour venu, recensés, répartis, classés, étiquetés, conscrits, administrés.

Car ceux qui étaient venus ne savaient pas seulement combattre. Ils étaient étranges. S'ils savaient tuer avec efficacité, ils savaient aussi guérir avec le même art. Où ils avaient mis du désordre, ils suscitaient un ordre nouveau. Ils détruisaient et construisaient. On commença, dans le continent noir, à comprendre que leur puissance véritable résidait, non point dans les canons du premier matin, mais dans ce qui suivait ces canons. Ainsi, derrière les canonnières, le clair regard de la Grande Royale des Diallobé avait vu l'école nouvelle.

L'école nouvelle participait de la nature du canon et de l'aimant à la fois. Du canon, elle tient son efficacité d'arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. Le canon contraint les corps, l'école fascine les âmes. Où le canon a fait un trou de cendre et de mort et, avant que, moisissure tenace, l'homme parmi les ruines n'ait rejailli, l'école nouvelle installe sa paix. Le matin de la résurrection sera un matin de bénédiction par la vertu apaisante de l'école.

De l'aimant, l'école tient son rayonnement. Elle est solidaire d'un ordre nouveau, comme un noyau magnétique est solidaire d'un champ. Le bouleversement de la vie des hommes à l'intérieur de cet ordre nouveau est semblable aux bouleversements de certaines lois physiques à l'intérieur d'un champ magnétique. On voit les hommes se disposer, conquis, le long de lignes de forces invisibles et impérieuses. Le désordre s'organise, la sédition s'apaise, les matins de ressentiment résonnent des chants d'une universelle action de grâce.

Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë.

 

L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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Une nouvelle ère

Traumatisme pour les uns, ouverture et délivrance pour les autres.

Un véritable bouleversement en tous domaines.

Surtout, une fracture non seulement dans la société, mais aussi dans les familles, entre ceux à qui l’administration coloniale attribua le qualificatif valorisant d’« évolués », c’est-à-dire, ceux qui sont allés à l’école, en un mot les lettrés ou instruits (en réalité, très peu au début), et les « non-évolués », qui n’ont pas été scolarisés, à qui était souvent accolé le qualificatif dévalorisant d’illettrés, mot à forte connotation négative.

Dans les familles - l’école n’étant pas obligatoire (sauf parfois simplement dans les mots), l’administration demandait aux parents d’envoyer leurs enfants à l’école, à l’occasion d’un déplacement dans un village, du chef, du commandant ou d’un délégué, beaucoup de familles restèrent farouchement hostiles  à la scolarisation de leurs enfants, particulièrement celle des filles. Ainsi, dans des familles qui comptaient plusieurs enfants, un seul était scolarisé (ou deux…), pour faire plaisir au commandant  (l'expression consacrée étant alors "donner son enfant aux Blancs").  Pour d’autres au contraire, refuser de mettre ses enfants à l’école, c’était résister à la domination coloniale. D’autres enfin trouvaient l’école française incompatible avec leur religion.

L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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Une société fragmentée

Au-delà de la simple distinction « évolués » et « non-évolués », c’est, en réalité, une nouvelle structuration de la société qui s’opère, avec une nouvelle distribution des rôles et des statuts, avec une incidence directe sur les anciens repères et cadres. Les cadres traditionnels de l’éducation, du pouvoir et de l’existence sont désormais ébranlés ou inopérants. Les chefs traditionnels dociles deviennent des auxiliaires de la nouvelle administration. Ceux qui résistent sont révoqués… Il se crée un vide psychique, culturel, sociologique, plutôt déstabilisant pour plusieurs catégories d’individus, bref, un large fossé s’établit entre ceux qui maîtrisent le français et les autres.

Beaucoup se sentent ainsi perdus entre les nouvelles catégories sociales,  entre les nouveaux statuts et la disparition brutale des repères anciens.

En haut de l’échelle.

Les Évolués, les lettrés (aussi désigné par « Éduqués » qui savent lire et écrire – suprême avantage en principe).

Les Évolués économiques, qui sont généralement citadins, ne sont pas allés à l’école, mais ont su, par esprit d’entreprise et d’aventure, accéder à un niveau matériel relativement aisé : ce sont les  grands commerçants, le plus souvent actifs dans l’import-export,  dans les transports, mais aussi l’élite des artisans et quelques rares ouvriers qualifié (utiles à l’administration). Le plus souvent les Évolués méprisent cette deuxième catégorie, et réciproquement.

Les Évoluants : terme générique, désignant des néo-citadins, pour qui le passage du milieu rural au milieu urbain implique un changement de comportement et des transformations continuelles qui les coupent du milieu original.

L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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La fracture urbaine 

Les premières villes présentent également les marques de la nouvelle stratification sociale. Partout existe la superposition de deux types d’urbanisme, avec leurs habitants :

la ville « européenne » : regroupe les ressortissants français, de l’administration ou du privé : commerçants, hommes d’affaires, avocats… de même que quelques rares évolués : auxiliaires de l’administration..

la ville « africaine » : les autres : une majorité d’illettrés exerçant de petits travaux, moteurs de l’économie informelle (ou économie souterraine), chômeurs… Elle se caractérise par la boue, la poussière, le manque criant d’équipement urbain, au contraire de la première qui est éclairée et jouit de l’équipement le plus moderne…

Mais, l’essentiel, c’est sans doute la fracture dans les consciences, non pas entre Blancs et Noirs, mais entre Africains d’un même territoire.

A-t-on tiré le meilleur de l’école française en Afrique ?

L’ENTREE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE EN AFRIQUE NOIRE SOUS LE REGARD D’UN TÉMOIN QUALIFIÉ : CHEIKH HAMIDOU KANE

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 07:09

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER

L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ②

Les préférences des uns et des autres

du 19e au 20e siècle

 

Onésime Reclus (1837-1916)

  Un théoricien engagé

    Un choix franc et assumé

Reclus consacre de longs chapitres à la diversité extrême des peuples noirs d’Afrique en passant en revue tous les types physiques, l’histoire, la culture, les mœurs et coutumes : différences entre Noirs d’Afrique de l’Ouest et Noirs d’Afrique de l’Est, entre ceux de l’Afrique centrale et ceux de l’Ouest, du Nord et du Sud, entre Noirs d’un même territoire… Il fut surtout impressionné par le nombre et la diversité des langues.

 

Fort d’un long périple (1902-1903), qui lui a permis de visiter plusieurs régions du continent, et de côtoyer leurs habitants, il s’élève contre l’amalgame, le manque de discernement et l’ignorance de ceux qui, en France comme en Europe d’une manière générale, considèrent qu’un Noir égale un Noir.

Pour lui, la diversité de langues notamment  peut être un avantage considérable pour la France et son rayonnement dans le monde (voir plus loin).

 

Reclus en vient alors à la comparaison entre les Noirs d’Afrique et les jaunes d’Asie, un de ses thèmes favoris.

« À reprendre la comparaison physique des Noirs, même des Noirs « cirage » avec les Jaunes, même les plus agréables à voir, il y a chez le Nègre, quelque chose de jeune, de puéril, d’enfant, qui nous charme, et chez le Jaune, quelque chose de vieillot, qui nous répugne au premier contact. »

Décidément, pour Reclus, les points de convergence entre Blancs et Jaunes sont des plus rares, contrairement aux Noirs ; puis, chez lui, la différence physique traduit une différence de caractère. Ainsi, écrit-il à ce propos :

« Il demeure évident qu’entre eux et nous, il y a disparité de pensée : ils [les Jaunes] n’envisagent pas le monde comme nous l’envisageons, et de cette compréhension différente des choses, résultent deux civilisations antinomiques, très puissantes toutes les deux : la nôtre plus agressive, la leur plus résistante. »

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ②

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  Et pourquoi encore l’Afrique plutôt que l’Asie ?

Cette différence de vision du monde et cet antagonisme culturel et philosophique, selon Onésime Reclus, nuisent à la capacité des Français de maintenir longtemps les Jaunes sous leur domination. Il se montre par conséquent plutôt sceptique sur l’objectif d’« assimilation et de francisation que nous tentons en Indochine qui est la plus malaisée qui se puisse concevoir ; à supposer qu’elle ne soit pas de toute impossibilité et que le vaincu ne l’emporte sur le vainqueur, par la force infinie qui gît obscurément dans l’apathie sournoise»

En fait, O. Reclus doute non seulement de la capacité de la France à assimiler les Indochinois, mais il doute surtout du projet d’extension de la domination française de l’Indochine à la Chine. D’où ce sage avis qu’il ne cesse de marteler :

« Abstenons-nous de préférer ce qu’on peut échanger, l’Asie, à ce qu’il faut garder, l’Afrique. »

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ②

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  Pourquoi encore l’Afrique ?

   La langue, la culture, le rayonnement de la France, la francophonie

 

Onésime Reclus pose cette question :

« Faut-il oui ou non répandre notre idiome dans l’empire ? »

Il y répond lui-même en commençant par balayer l’argumentaire de ceux qui sont opposés à l’enseignement du français dans les colonies d’Afrique :

« Combien dénués de sens les arguments de ceux qui prient et supplient de ne pas franciser, par la langue, nos indigènes, de tout idiome : Berbères, Arabes, Ouolofs, Malinkés, Sonraïs, Peuls, Mossis, bambaras, Malgaches etc.

"Malheureux, disent-ils, que prétendez-vous ?"  disent les opposants à l’introduction du français en Afrique.

Chaque peuple —disent-ils encore— a créé son langage et ce langage est devenu le peuple…

[…]

En le lui ravissant, vous le videz de sa mentalité, vous lui volez le passé d’où son avenir aurait spontanément jailli ; vous en faites un perroquet qui jacasse et qui ne comprend pas. Laissez-le donc à ses pensers en le laissant à son verbe, qui évoluera de lui-même pour arriver peut-être aux cimes d’une perfection que votre français, dont vous êtes si fiers, n’atteindra jamais. »

Et Reclus de donner la réplique à cet argument qui ne résiste guère —selon lui— aux épreuves du temps, à ce qu’il nomme « le tourbillon du monde », cette vague, puissante déferlante, qui, de l’Europe, envahit les terres des peuples désarmés, pour se défendre et le contrer.

« Il se pourrait ; mais, le tourbillonnement de la mer du monde arrache désormais toute indépendance au roulis des nations : les vents sont trop durs, les typhons trop aspirants, les saccades trop fortes, les marées trop hautaines pour que chaque flot se déroule en long rythme jusqu’au port, asile de la tranquillité.

Les petits élans s’y coupent et s’y traversent ; les immenses ondulations s’y propagent seules, droit devant elles.

Tous les petits idiomes ont le droit à la survivance, mais aucun n’en a la force ; et la force, ici, c’est bien le droit. Le temps, comme le milieu, les condamnent également : celui-ci les secoue, puis les noie et les efface dans des ressacs énormes, entre des vents haineux, sous un ciel colérique. Il faut des siècles aux langues pour éclore, croître, proliférer, assurer leur maturité ; suivre d’un pas droit toutes les avenues de la pensée ; faute de l’impossible éternité ; le moment leur appartient. »

Et, c’est précisément aux peuples d’Afrique et à leurs langues multiples que s’adresse la suite de l’argumentation de Reclus, le géographe.

« Mais, il n’y a plus de moment pour les idiomes sans lettres [sans écritures], parlés par des hommes sans armes, sans or, sans longs calculs, sans la cimentation qui fait des blocs épais, une muraille romaine. Il ne leur reste que la mort, à eux et aux idées, aux originalités, aux beautés qu’ils préparaient (ou ne préparaient pas) pour l’avenir. […] »

Et, faisant allusion aux nombreuses langues parlées en Afrique, Reclus affirme :

« Quand bien même nous soulèverons ciel et terre pour maintenir ces cinquantaines, ces centaines de langues, elles mourraient de leur impuissance, par incapacité de suffire à ceux qui les parlent dans le tumulte du vingtième siècle.

Avant qu’elles aient pu s’accommoder aux sciences, aux arts, à la philosophie, à la politique, avant d’avoir créé le vocabulaire sine qua non, inspiré les 100 000 volumes sans lesquels un peuple ne peut vivre autrement que pour les basses besognes, elles seront depuis longtemps reprises par l’éternel silence. »

 

Et la déduction dès lors paraît des plus logiques :

« Mourir pour mourir, pourquoi n’auraient-elles pas le français pour héritier, au lieu de l’anglais, de l’allemand, de tout autre idiome de l’Europe occidentale, ou d’ailleurs ? […] Il faut bien se mettre en tête qu’il est des parlers, des consciences, comme des territoires : si l’un ne s’en empare pas, c’est l’autre, ou l’Anglais, ou le Russe, ou l’Italien, ou l’Allemand, ou tel autre joyeux larron. »

Ce qui renvoie d’une part au contexte de la seconde moitié du 19e siècle, la « course aux colonies » et la « ruée sur l’Afrique » (voir le partage de l’Afrique en 1885) ; et d’autre part, à l’avantage —pour Reclus— d’une alliance entre la France et l’Afrique, et à la naissance de ce qu’il désigne alors par l’expression « la France africaine ».

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ②

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  Plutôt la « France africaine » que l’hégémonie en Europe

Reclus s’en prend tout d’abord à l’argumentation de ceux qui disent « Restons chez nous, en Europe », qu’il qualifie de « faux sages ».

Pour lui, ceux qui s’opposent à l’expansion de la France outre-mer, sont des myopes, incapables de voir la réalité du monde et des temps à venir :

« Restons chez nous, cultivons notre jardin ; notre verre est petit, buvons dans notre verre. Ceux qui parlent de la sorte ne sont pas des fous qui vendent la sagesse, mais des "sages" qui vendent la folie. »

En effet, pour lui, ne pas étendre sa famille, c’est « mettre un hameau à la place d’une province », et, en définitive, c’est « faire de la vie la mort»

Tout en reconnaissant qu’en France, ceux qui prônent le repli sur soi, le dogme du recroquevillement définitif, et ne jurent que par l’« équilibre européen », ces « doux rêveurs » inconscients et dangereux pour l’avenir de la nation, sont apparemment les plus nombreux. Reclus reste convaincu que l’expansion coloniale se rattache à une philosophie, à une vision de la France et du monde, seule susceptible de mieux garantir la vie présente et future.

Autre conviction chez lui, l’ouverture au monde doit signifier, avant tout, l’ouverture à l’Afrique, laquelle doit demeurer l’horizon prioritaire, de préférence à l’horizon bleu des Vosges.

« S’enfermer dans l’égoïsme transcendantal, ne rien voir au-delà d’une étroite frontière, fermer les yeux devant la mer comme devant l’épouvante, et, par une erreur inconcevable, préférer perdre 100 000 jeunes gens en Europe [perte de l’Alsace-Lorraine], pour trois lieues carrées de terrain que 100 hommes en Afrique [conquête de l’Afrique], pour 100 millions d’hectares : voilà la politique de l’équilibre —L’Alsace-Lorraine à part— qui mérite de loyales hécatombes : mais, si nous avons la puissance mondiale (avec l’Afrique), nous récupérerons plus sûrement la province perdue que si nous restons impotents dans le monde.

Bien plus sanglante que la politique "universelle", c’est-à-dire africaine, en ce qui nous concerne, la politique continentale est aussi bien plus onéreuse. »

D’où le choix de l’Afrique de préférence à l’Asie. Et c’est donc « sans regrets, au contraire avec joie et fierté que la France doit dépenser en Afrique du sang, de l’argent, des énergies, un effort continu pour augmenter son domaine partout où faire se pourra, pour réunir, par des voies de fer, les trois tronçons de l’Empire [l’Afrique du Nord, de l’Ouest, du Centre], et pour maintenir la paix française.

De cette paix germera la concorde ; et celle-ci évoquera la fraternité, amènera la fusion, même l’absorption finale en ce qu’elle a de possible, et probablement de facile, par le pouvoir presque infini d’une même langue mondiale. »

L’assimilation de la langue française par les peuples d’Afrique contiendra en germe le mieux, l’épanouissement culturel, le rayonnement, voire l’hégémonie culturelle future de la France.

À cette fin « le français —affirme Reclus— doit sonner sur le Niger, le Chari, le Congo, comme sur la Seine, la Saône et la Loire… »

(Source : Onésime Reclus, Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique. Ou renaître ? Et comment durer ? Librairie Universelle, Paris, 1904)

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 10:27

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER. 

L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ①

Les préférences des uns et des autres

du 19e au 20e siècle

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER.   L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ①

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La France d’outre-mer

Affiche de 1944

Quand l’empire abritait la France Libre

 

 

« Ces quelques arpents de neige… »

Cette expression devenue célèbre, exprime une dépréciation marchande de la possession française du Canada (la Nouvelle France) par Voltaire au 18e siècle.

Plus tard, en 1803, Bonaparte vendit la Louisiane aux États-Unis.

Si ces deux cas sont souvent cités, de toutes les régions de ce que fut l’empire colonial français hier, l’Asie et l’Afrique furent celles qui donnèrent lieu à l’expression de préférences les plus régulièrement exprimées et les plus contrastées. Cependant du 19e siècle aux années 1960, c’est l’Afrique qui semble avoir réuni sur son nom le plus de suffrages favorables à son maintien dans l’empire, au détriment de l’Asie, grâce notamment à l’activité et à la puissance d’expression de deux personnalités, véritables thuriféraires de ce continent : Émile Bélime et Onésime Reclus, mais aussi du parti colonial français.

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER.   L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ①

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  L’Asie ou l’Afrique ?

Dans un livre plaidoyer : « Gardons l’Afrique », Émile Bélime montre pourquoi l’Afrique, contrairement à toutes les autres possessions d’outre-mer, est essentielle à la France, non seulement sur le plan économique, mais aussi, sur les plans culturel et humain. D’où son intérêt marqué pour les nouvelles institutions qui ont vu le jour après la Deuxième Guerre mondiale, notamment « L’Union française », qui était sensée constituer une fédération de la France avec ses anciennes colonies, en 1946.

« Même si cette institution est mal née », écrivait-il, elle n’est nullement condamnée à une disparition inéluctable, grâce au poids de l’Afrique dans cet ensemble.

Sans nier par ailleurs la réalité des nombreuses menaces qui planent au-dessus de ce qu’il appelait la « famille France-Afrique », fort de sa connaissance du continent africain, tout particulièrement l’Afrique de l’Ouest, où il a vécu de longues années comme responsable d’organismes techniques de développement, et aussi de sa connaissance des habitants qu’il a longtemps côtoyés, il exprime son optimisme pour le présent et le futur, espoir d’un lien solide et durable entre la France et l’Afrique.

Pour lui, parmi les obstacles sur la route de cette famille France-Afrique, figurent en bonne place, l’ONU et sa charte du Comité de décolonisation, selon lui inspirée par la jalousie des deux superpuissances de l’après Deuxième Guerre mondiale : l’Union soviétique et les États-Unis, dont il rappelle dans son livre, leur passé colonial, au même titre que la France et la Grande-Bretagne dans les années 1950.

Onésime Reclus (1837-1916). Géographe français, frère d’Élisée Reclus
Onésime Reclus (1837-1916). Géographe français, frère d’Élisée Reclus

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  Un plaidoyer puissant et argumenté

De tous, Onésime Reclus fut celui qui fit preuve de la plus grande constance et qui a produit les publications les plus nombreuses dans sa détermination à lier la France et l’Afrique

Ce géographe est le premier à employer le terme « francophone » dans un ouvrage magistral, « France, Algérie et colonies », paru en 1886.

Il parle de la « famille francophone », qu’il définit comme des peuples unis par et autour de la langue, et qui doit pouvoir se défendre contre les convoitises et les attaques venues de l’extérieur. (Vu le contexte, après 1870, l’Allemagne semble tout particulièrement visée).

Le titre de son livre « Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique » constitue une véritable profession de foi au service de la relation France-Afrique ; ouvrage d’une grande richesse par les arguments et par la puissance de l’expression de volonté et de foi.

Rien n’échappe à la démonstration rigoureuse du géographe, ni la géographie physique, ni la langue et la culture, ni la politique ou la géopolitique, ni les hommes et femmes de ces deux continents, Afrique et Asie.

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER.   L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ①

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  Une Asie peu sûre demain

« Puisque la France ne peut pas tout garder, le temps est venu d’éliminer toutes les conquêtes faites et tous les territoires dont la possession nous réserve plus de mal que de bien », car selon la sagesse des temps,

« Qui terre a, guerre a. »

Reclus procède alors à une élimination méthodique de tout ce qui est de nature à porter ombrage à la France, demain, à commencer par l’Asie :

« À regarder l’avenir en face, l’Asie malgré toutes ses richesses, toutes ses splendeurs, -toutes ses promesses, est la plaie ouverte au flanc de l’empire français. »

S’agissant de l’Indochine, il écrit :

« Que de grâces à rendre au souverain concours des forces, si cette presqu’île pénétrait, non la mer des Indes, mais la mer Atlantique, au bout de notre Sénégal ou de notre Guinée, de notre Côte d’Ivoire ou de notre Gabon…

Mais, par bien grand malheur, la nature l’a collée au monde qui nous est le plus antipathique : au monde chinois, hors de notre rayonnement, trop loin des bras maternels, au pôle attractif des ambitions contraires, là ou d’autres, Russes, Anglais, Yankees, Japonais sont plus puissants que nous.

Ce monde à nous étranger, l’éloignement, ces ennemis, la contigüité avec les Chinois incoercibles, voilà, si l’on osait parler mythologiquement, voilà bien la robe de Nessus. »

Puis il ajoute :

« À quoi bon se bercer d’une fausse espérance, heurter du front l’impossible, se casser la tête contre la muraille ? »

Avant de conclure sa prophétie :

« Le ciel de l’Extrême-Orient n’est pas pour nous un ciel serein. »

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER.   L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ①

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  Une question de crâne ?

Onésime Reclus s’attarde ensuite sur le portrait physique, compare d’abord des Asiatiques et des Français, puis des Jaunes et des Noirs.

 

« Quelle prise peut avoir la France, à pareil éloignement, sur un ensemble de peuples dont on peut dire qu’ils n’ont pas le crâne fait comme nous ?

Rien qu’à la vue des Jaunes — or, les Annamites sont des Jaunes — une sorte d’instinct nous avertit, semble-t-il, qu’ils ne font pas partie de la même humanité que nous ; tout au moins, que leur humanité n’est absolument pas la nôtre. »

Onésime Reclus poursuit son argumentation :

« Lors des diverses expositions coloniales, ou non coloniales, les beaux messieurs, les belles dames, le simple populaire, s’approche avec sympathie du Nègre, du Négroïde, avec une certaine antipathie du Jaune et du Jaunâtre.

Le Nègre est grand, athlétique, d’un charmant et très beau sourire, souvent, sur d’admirables dents blanches.

L’homme dit mongoloïde est en moyenne petit, atténué, laidement féminin ; son sourire n’a rien de gracieusement spontané, autour d’une bouche ouverte sur des dents ensanglantées par le bétel qui mène à la gingivite expulsive.

Le Noir ne se présente pas toujours à nous sous le masque noir : une foule de peuples et sous-peuples que nous rangeons sous le nom de Nègres, ne sont pas des nègres : tels les Abyssiniens [Éthiopiens], les Nubiens, les Gallas, les Peuls ; ces millions de Soudanais, de Nilotiques, brillent en éclat sombre, mais brillent tout de même d’une beauté parfaitement égale, sinon supérieure à l’européenne. […]

Comme peau d’ailleurs, ils ne sont pas noirs, mais bronzés, simplement assombris…

Quant aux mélanges entre blancs et Négresses, ils ont mis au monde de superbes créatures, principalement des femmes magnifiques… tandis que la rencontre des Blancs et des Jaunes n’a rien encore créé que de vilainement médiocres. »

 

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 07:06

 

RENÉ HUYGHE : LES POUVOIRS DE L’IMAGE.

UN DANGER POUR LA PENSÉE ?

L’image et l’invasion du quotidien.

Comment préserver notre libre arbitre ?

RENÉ HUYGHE : LES POUVOIRS DE L’IMAGE.  UN DANGER POUR LA PENSÉE ?

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René Huyghe (1906-1997)

Historien, philosophe et esthéticien de l’art français.

Conservateur au Louvre, puis professeur de psychologie de l’art  au Collège de France.

 

Le livre et l’image : les signes du Temps. D’Hier à Demain.

Les 19e et 20e siècles sont caractéristiques du glissement du texte à l’image, ou de la prise du pouvoir de cette dernière sur le texte.

Passation de témoin ou règne partagé ?

L’invasion des images, plus précisément le trop-plein d’images non analysées ne comporte-t-il pas le risque de stériliser l’imagination et la pensée ?

                                                                                 

« Si le texte nous enjoignait de rentrer en nous-mêmes pour le transformer en pensée, les sensations nous en extraient, irrésistiblement et constamment. Elles nous happent, elles exigent docilité et vacuité. Elles ne sont plus à notre disposition, prises ou rejetées à notre gré, comme le feuillet. Elles sont un rythme imposé, précipité, qui nous absorbe et nous emporte. »

« L’écran de cinéma ou de télévision ajoute encore à cette rapacité exclusive : l’obscurité, autour de lui, en fait l’unique et obligatoire pôle de notre attention et la vue, fascinée, ne peut plus ni s’en distraire, ni s’en retraire. Le spectateur n’a plus licence, ainsi que le lecteur, d’emporter son butin pour le transformer en méditation ou en rêverie. Il est devenu la proie.

Tout, de nos jours, s’absorbe par des sensations : or, la sensation, à la différence de la pensée, ne dialogue pas avec son objet ; elle s’identifie à lui ; elle enregistre et elle subit. Ce n’est pas seulement le moyen d’acquérir qui change, mais la façon.

La vie intellectuelle accoutumée, se trouve menacée, du moins, pour ceux qui ne savent pas se prémunir, irrésistiblement, nous sommes entraînés de la civilisation du livre à celle de l’image. Le centre de gravité s’est suffisamment déplacé, en un glissement qui se précipite, nous sommes déjà assez « autres » pour en prendre conscience. […]

Certes, il est toujours difficile de déceler ce qui en vous s’éteint, et ce qui y surgit, alors que la vie vous entraîne. »

  De la puissance de l’image

                à la

      Dictature de l’image  et du son

 

« L'homme de tous les temps s'est intéressé à l'art. S'il n'est pas d'exception à cette règle, il est juste d'ajouter qu'aucune époque ne lui a porté une passion comparable à la nôtre ; la peinture, en particulier, celle du passé comme celle du présent, est devenue pour nos contemporains une sorte d'obsession.

C'est que, en dépit de la place prise par les intellectuels au premier plan de la scène contemporaine, nous ne sommes plus des hommes de pensée, des hommes dont la vie intérieure se nourrisse dans les textes. Les chocs sensoriels nous mènent et nous dominent ; la vie moderne nous assaille par les sens, par les yeux, par les oreilles. L'automobiliste va trop vite pour lire des pancartes ; il obéit à des feux rouges, verts. Le piéton, bousculé, hâtif, ne peut que saisir au passage l'aspect d'un étalage, l'injonction d'une affiche. L'oisif, qui, assis dans son fauteuil, croit se détendre, tourne le bouton qui fera éclater dans le silence de son intérieur la véhémence sonore de sa radio ou dans la pénombre les trépidants phantasmes de la télévision, à moins qu'il ne soit allé chercher dans une salle obscure les spasmes visuels et sonores du cinéma. Un prurit auditif et optique obsède, submerge nos contemporains. Il a entraîné le triomphe des images. Elles font le siège de l'homme, dont elles ont mission, dans la publicité, de frapper, puis de diriger l'attention. Ailleurs, elles supplantent la lecture dans le rôle qui lui était dévolu pour nourrir la vie morale. Mais au lieu de se présenter à la pensée comme une offre de réflexion, elles visent à la violenter, à s'y imprimer par une projection irrésistible, sans laisser à aucun contrôle rationnel le temps d'édifier un barrage ou de tendre seulement un filtre. Lucien Febvre [historien français contemporain] avait donné aux Temps modernes, issus de la Renaissance, le nom de "civilisation du livre". Cette appellation est dépassée et il semble nécessaire de la remplacer, à partir du XXe siècle, par celle, que j'ai proposée, de "civilisation de l'image". [...]

Cette prolifération de l'image, envisagée comme un instrument d'information, précipite la tendance de l'homme moderne à la passivité ; on peut dire que cet assaut continuel du regard vise à créer une inertie du spectateur. Hors d'état de réfléchir et de contrôler, il enregistre et subit une sorte d'hypnotisme.

[...] La publicité, la télévision ou le cinéma se plient à ces principes et les appliquent à l'emploi qu'ils font de l'image, quand ils entendent se servir d'elle pour imprimer aux esprits une orientation déterminée. La publicité, en particulier, qui vise sans ambage à une dictature mentale, tire toute son efficacité de leur stricte observance. »

René Huyghe, Les Puissances de l’image.

Cela étant, face à cette nouvelle culture, et à l’irrésistible ascension de l’image, une des solutions possibles ne serait-elle pas l’apprentissage de l’image, de sa lecture, de son analyse, de sa finalité, bref, sa critique ? Ce qui aurait pour avantage de développer l’esprit critique, en renforçant la rigueur intellectuelle, afin de dominer l’image sans être dominé par l’image, grâce à la médiation de l’éducation.Comme par exemple,suggérer aux fabricants de cartbles scolaires de réserver, au milieu des images et des couleurs vives chatoyantes,cette simple inscription : "pourquoi je vais à l'école?", pour faire que cohabtient ainsi, dans l'esprit de l'enfant, image et pensée.

Par ailleurs, dans l’Histoire, toute nouveauté à chaque époque, a suscité méfiance, rejet, réactions négatives, tentative de résistance ou de retour en arrière, et chaque fois, le rouleau compresseur de la nouveauté a écrasé ces résistances : ainsi le train, l’automobile, l’avion, la découverte des microbes en médecine, le téléphone,l'électricité, les premières machines dans les usines… ont eu leurs détracteurs aujourd’hui oubliés.

Socrate lui-même, en son temps, s’en est pris violemment au texte, au livre, sous prétexte qu’on ignorait l’auteur, ses intentions véritables, de même qu’on ignorait qui lirait le livre et ce qu’il en ferait.

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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 07:01

JACQUES PRÉVERT, COMPLAINTE POUR LES ENFANTS D’AUBERVILLIERS

Jacques Prévert. Poète et scénariste français (1900-1977)
Jacques Prévert. Poète et scénariste français (1900-1977)

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Regard du poète

 

CHANSON DES ENFANTS D'AUBERVILLIERS

 

Gentils enfants d'Aubervilliers

Vous plongez la tête la première

Dans les eaux grasses de la misère

Où flottent les vieux morceaux de liège

Avec les pauvres vieux chats crevés

Mais votre jeunesse vous protège

Et vous êtes les privilégiés

D'un monde hostile et sans pitié

Le triste monde d'Aubervilliers

Où sans cesse vos pères et mères

Ont toujours travaillé

Pour échapper à la misère

A la misère d'Aubervilliers

A la misère du monde entier

Gentils enfants d'Aubervilliers

Gentils enfants des prolétaires

Gentils enfants de la misère

Gentils enfants du monde entier

Gentils enfants d'Aubervilliers

C'est les vacances et c'est l'été

Mais pour vous le bord de la mer

La côte d'azur et le grand air

C'est la poussière d'Aubervilliers

Et vous jetez sur le pavé

Les pauvres dés de la misère

Et de l'enfance désœuvrée

Et qui pourrait vous en blâmer

Gentils enfants d'Aubervilliers

Gentils enfants des prolétaires

Gentils enfants de la misère

Gentils enfants d'Aubervilliers.

Maison de Jacques Prévert, Omonville-la-Petite
Maison de Jacques Prévert, Omonville-la-Petite

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 07:20

LA CONDITION OUVRIÈRE. LES LOIS SOCIALES : DU 19e AU DÉBUT DU 20e SIÈCLE

C’était hier

Dans l’imaginaire de l’ouvrier

Les petites gueules noires
Les petites gueules noires

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Les enfants dans les mines et les usines

  Une main-d’œuvre docile et bon marché

 

Le travail des enfants (1832)

« J'avais sept ans quand je commençai à travaillera la manufacture : le travail était la filature de la laine ; les heures de travail étaient de 5 heures du matin à 8 heures du soir, avec un intervalle de trente minutes à midi pour se reposer et manger; il n'y avait pas le temps pour se reposer et manger dans l'après-midi. Nous devions prendre nos repas comme nous pouvions, debout ou autrement. J'avais quatorze heures de travail effectif, à sept ans... Dans cette manufacture, il y avait environ cinquante enfants à peu près de mon âge. Ces enfants étaient souvent indisposés et en pauvre santé. Il y en avait toujours une demi-douzaine qui étaient malades, régulièrement, à cause du travail excessif. C'est à coup de lanières de cuir que les enfants étaient tenus au travail. C'était la principale occupation d'un contremaître de fouetter les enfants pour les forcer à faire ce travail excessif. »

Des conditions dures pour adultes et enfants

 

Le règlement d'une filature (extraits)

Règlement d'une filature de l'Essonne (1828)

 

Article 7 : la journée de travail se compose de 13 heures ; dans aucun cas les ouvriers ne pourront refuser un excédent de travail, sous peine de 2 francs d'amende.

Article 8 : tout ouvrier en retard de 10 minutes sera mis à l'amende. S'il manque complètement, il paiera une amende de la valeur du temps de l'absence.

Article 9 : une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d'amende de valeur de la journée.

Article 11 : l'ouvrier qui se présentera ivre paiera trois jours d'amende. Il est expressément défendu d'aller dans le cabaret qui est en face de la grille.

Article 16 : toute ouvrière qui laverait ses mains avec le savon de fabrique paiera trois francs d'amende ; si elle était surprise en l'emportant elle sera renvoyée sa paie confisquée.

Article 17 : il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou se battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, sous peine d'amende.

Article 22 : il est absolument défendu d'aller plus de trois fois aux toilettes, et de s'y trouver à plusieurs en même temps, sous peine d'amende.

Article 24 : quiconque s'habillera avant l'heure, paiera 25 centimes d'amende.

Fragilité physique et mortalité inégale

 

Mortalité ouvrière à Lyon

« Il résulte que les maladies ordinaires de la classe ouvrière sont la phtisie (tuberculose pulmonaire) et la gastralgie (maux d'estomac). Si nous considérons l'hôpital de la Croix-Rousse, nous trouvons que, depuis 5 ans 408 décès de phtisie ont frappé la classe ouvrière : ils concernent 139 tisseurs, 164 tisseuses, et 105 dévideuses. » [Dévideuse=ouvrière qui met les fils en pelote]

Rapport de Paris et à la chambre de commerce de Lyon, 1867.

Les bourgeois de la Belle Époque

  Entre soi

La soirée chez les grands bourgeois (1880)
La soirée chez les grands bourgeois (1880)

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Des conditions de vie inégales

   Dans l’imaginaire de l’ouvrier

Le Patron et l’ouvrier
Le Patron et l’ouvrier

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La grève des mineurs du Nord en 1906
La grève des mineurs du Nord en 1906

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Dans l’imaginaire de l’ouvrier

  Enfin les lois sociales

  Pour la reconnaissance des droits et le progrès social

L’Ouvrier et le patron
L’Ouvrier et le patron

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Le progrès social en France au XIXe siècle

1791 : loi Le Chapelier : les syndicats et les grèves sont passibles des tribunaux.

1803 : les ouvriers doivent posséder un livret rempli par les patrons (dates d'embauchés, salaires, comportement), faute de quoi ils peuvent être arrêtés pour vagabondage.

1841 : interdiction du travail des « ouvriers » de moins de 8 ans.

1864 : loi autorisant la grève. Suppression du livret ouvrier.

1874 : création de l'inspection du travail ; interdiction du travail des enfants de moins de 13 ans. 1884 : loi Waldeck Rousseau, accordant la liberté syndicale, sauf aux fonctionnaires.

1892 : travail des adolescents (13-18 ans) ramené à 10 heures par jour. Travail des femmes limité à 11 heures, interdit de nuit.

1898 : loi établissant le principe de la responsabilité du patron en cas d'accident du travail, ce qui entraîne l'obligation pour le patron de verser des indemnités aux accidentés.

1900 : loi Millerand : journée de travail limitée à 10 heures.

1907 : repos hebdomadaire obligatoire.

1910 : loi sur les retraites ouvrières, financées par des cotisations ouvrières, patronales et une contribution de l'État.

1913 : loi sur le repos des femmes en couches.

 

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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 07:33
THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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Consolation de l’enfant pauvre du 19e siècle

 

Consolation de l'enfant pauvre

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

 

C'est qu'à présent j'ai la taille

Où chez le pauvre on travaille.

Où l'on occupe son temps.

Le jeu n'est plus de mon âge ;

Je suis un homme à l'ouvrage :

Depuis un mois j'ai sept ans.

 

Avant que le jour paraisse,

On me dit : point de paresse ;

Bien vite il faut t'éveiller.

Moi, je m'éveille sur l'heure.

Et puis jamais je ne pleure

Pour m'en aller travailler.

 

A l’heure où tu dors encore,

Moi qui vois venir l’aurore,

Après un bien long chemin,

A l’atelier je dois être,

Ou la férule du maître

Me ferait saigner la main.

 

Au métier où l'on m'attache,

Tous les matins j'ai ma tâche ;

Pour ne point m'en détourner.

Tant que n'est point achevée

Cette première corvée,

Le maître me fait jeûner.

 

C’est ainsi que, de l’année

Je passe chaque journée,

Et quelques fois aussi, moi,

Je regrette, petit frère,

Le temps où, près de ma mère,

Je me jouais avec toi.

 

Mais, aussi, lorsque je pense

Au jour qui me récompense,

Quand ce jour que j’aime à voir

Reparaît chaque quinzaine,

Je dis, oubliant ma peine :

Je serai riche ce soir.

 

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

 

Avec autant de richesse,

Pour nous la pauvreté cesse.

Tu ne feras plus semblant

De manger un mets trop fade :

Le jeûne te rends malade ;

Pour toi j’aurai du pain blanc.

 

Je veux que ma sœur Estelle

Au jour de fête soit belle

Comme la fille d'un roi.

Je veux qu'elle ait, le dimanche,

Beau bonnet et robe blanche,

Pour promener avec moi.

 

Je veux, avant toute chose,

Que ma mère se repose ;

Dès ce soir je lui dirai :

Ne va plus à ta journée ;

En repos, toute l'année,

Mère, je te nourrirai !

 

Tiens, regarde, petit frère

Ce que j'apporte à ma mère !

C'est de l'or... N'y touche pas !

Vois, mes deux mains en sont pleines

C'est que, pendant deux semaines,

J'ai bien fatigué mes bras.

                      Théodore Lebreton, Nouvelles heures de repos d'un ouvrier, 1842.

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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Théodore Lebreton (1803-1883)

Né à Rouen d’un père journalier et d’une mère blanchisseuse, il entra à l’âge de 7 ans dans une fabrique d’indiennes où il travailla pendant 30 ans.

Il a appris à lire et à écrire par lui-même. Dès l’âge de 14 ans, il commença à économiser parcimonieusement pour  parfaire son éducation.

Il fut attiré par la poésie et la volonté de témoigner sur le sort des ouvriers, surtout celui des enfants. Son premier recueil de poésie parut en 1836.

La ville de Rouen, lui offrit un poste de bibliothécaire.

Poète chrétien, Lebreton dénonçait dans ses textes, la misère ouvrière qui l’avait beaucoup marqué, et l’évolution de la condition ouvrière. Il n’y voyait de remède que dans la mort.

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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L’évolution de la condition ouvrière en France

    Principales étapes de la réglementation du travail   en France milieu 19e au milieu 20e siècle

 

1841 – Loi limitant le travail des enfants dans l’industrie et l’interdisant au-dessous de 8 ans.

1864 – Reconnaissance du droit de grève.

1868 – Tolérance des syndicats.

1884 – Reconnaissance légale des syndicats.

1892 – Limitation du temps de travail :

               10 heures par jour pour les 13-16 ans.

               11 heures par jour pour les 16-18 ans, avec un maximum de 60 heures par semaine.

               11 heures par jour de travail pour les femmes dans les usines.

1898 – Loi sur les accidents du travail : les frais de soins sont à la charge du patron.

1905 – Réduction à 8 heures de travail dans les mines.

1906 – Loi établissant un repos hebdomadaire.

1919 – Journée de travail limitée à 8 heures, dans toutes les branches.

1936 – Semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés par an.

1945 – Sécurité sociale et comité d’entreprise.

1950 – Création du SMIG (salaire minimum garanti)

THÉODORE LEBRETON. L’ART AU SERVICE DE LA PAIX DE L’ÂME, CONTRE L’ADVERSITÉ

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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 07:51

VALEURS ET PRINCIPES DE LA REPUBLIQUE

La solidarité, ferment du vivre ensemble

De la bienfaisance à la sécurité sociale, une longue histoire

(Historique de la solidarité)

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE ET LE VIVRE ENSEMBLE (2)

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La solidarité est une caractéristique essentielle de la société française. Incarnée dans des institutions diverses, elle est aujourd’hui une composante essentielle du rôle de l’État républicain.

 

Ce système global, aujourd’hui connu sous l’appellation de « protection sociale » a une longue histoire qui commence bien avant la « sécurité sociale » de 1945, avant la République, et même avant la Révolution de 1789.

C’est peu à peu, au cours des siècles que la notion de protection sociale s’est étoffée et profondément ancrée dans les politiques publiques et sociales.

Depuis le règne de Louis XIV, aucun régime, aucun gouvernement, n’a rayé de ses charges l’obligation d’une politique de protection des plus faibles, et, c’est souvent pendant les périodes les plus troublées, comme sous la Révolution, et entre 1789 et 1793, ou sous Napoléon 1er, que le système s’est renforcé.

Le système actuel de protection sociale prend ses racines au Haut- moyen âge dans l’Occident chrétien.

 

Une salle des malades à l'Hôtel-Dieu de Paris, 1483
Une salle des malades à l'Hôtel-Dieu de Paris, 1483

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L’Église, source de la charité et de la bienfaisance

À l’origine, la protection des plus démunis est du ressort de l’Église, comme l’école et l’enseignement.

C’est le clergé qui se charge des pauvres et des malades comme des enfants abandonnés. C’est le temps de l’hospice et de l’Hôtel-Dieu.

L’hospice est le lieu où l’on reçoit l’hospitalité (autrefois confondu avec l’hôpital). C’est une maison religieuse qui a pour vocation de donner l’hospitalité aux pèlerins et aux voyageurs, puis, l’établissement où sont reçus des indigents, des malades, des vieillards pauvres, des infirmes…

C’est sous l’influence du christianisme que furent fondés les premiers hôpitaux dès la fin du 4e siècle après J.C., à la suite de l’obligation imposée aux évêques par les conciles, de recueillir les malades et les indigents de leurs diocèses. Et le mouvement ne s’éteindra plus.

Le nom de Saint-Vincent de Paul est hautement emblématique à cet égard.

Un hôpital, l'Hôtel-Dieu de Paris, 16e siècle (Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris)
Un hôpital, l'Hôtel-Dieu de Paris, 16e siècle (Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris)

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De la charité à l’assistance publique

L’implication du pouvoir public dans le système de protection sociale fut relativement tardive. La première manifestation d’envergure eut lieu sous François 1er qui institua, en 1544, le Grand bureau des pauvres « pour secourir l’indigent à domicile, dans les villes et dans les campagnes ».

Sous Louis XIV, l’implication du pouvoir civil est encore plus marquée. Un Hôpital général fut créé qui réunit tous les établissements hospitaliers de Paris où officient ensemble médecins religieux et médecins laïcs. Il en reste aujourd’hui les hôpitaux de la Salpêtrière, de la Pitié et Bicêtre.

LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE ET LE VIVRE ENSEMBLE (2)

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La République et l’impulsion finale

La Révolution, à partir de 1789, puis les Républiques (IIe, IIIe, IVe, Ve), firent définitivement passer de la charité à l’assistance obligatoire pour tous.

La Constitution de la IIe République (12 novembre 1848), proclame:

« L’État doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux et ceux dans le besoin. »

La solidarité, ciment social, rejoint ainsi la fraternité, un des éléments essentiels de la devise de la République.

 

Le système de protection sociale ne cessa alors de s’étendre, de se diversifier jusqu’à la Libération et à la création de la Sécurité Sociale en 1945, par le Conseil Nationale de la Résistance (CNR).

 

Assistance et droit d’asile

    Héritage de l’Occident chrétien

Le droit d’asile
Le droit d’asile

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[Saisi à la chevelure par un de ses poursuivants, un homme vient s'agripper à la colonne d'une église ;

aussitôt, brandissant une épée, un ange se porte à son secours.

 (Chapiteau de Saint-Nectaire, 12e siècle, Puy-de-Dôme)]

 

 

 

 

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