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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 07:18

 

GUY TIROLIEN

 

Guy Tirolien

Guy Tirolien, poète guadeloupéen, né en 1917 à Pointe-à-Pitre ( en Guadeloupe), et décédé en 1988 à Marie-Galante.

Guy Tirolien s'est engagé dans le combat de la Négritude, aux côtés de Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, quand ceux-ci fondèrent ce mouvement littéraire. Il contribuera à fonder la revue Présence africaine, publiée simultanément à Paris et à Dakar dès 1947.

Il sera administrateur colonial au Cameroun et au Mali ( ex-Soudan français), et il contribuera efficacement au rapprochement entre les Africains et les Antillais. Il y rencontra les Afro-Américains MacKay, Langston Hughes et Richard Wright, membres de la Harlem Renaissance. Il sera fait prisonnier durant la Seconde Guerre mondiale, aux côtés de Léopold Sédar Senghor. Il mènera ensuite une carrière de fonctionnaire international qui le verra devenir représentant de l'ONU au Mali et au Gabon notamment.

 

 

Redécouverte

 

Je reconnais mon île plate, et qui n'a pas bougé.

Voici les trois îlets, et voici la grande Anse.

Voici derrière le Fort les bombardes rouillées.

Je suis comme l'anguille flairant les vents salés

Et qui tâte le pouls des courants.

 

Salut, île ! C'est moi. Voici ton enfant qui revient.

Par-delà la ligne blanche des brisants,

Et plus loin que les vagues aux paupières de feu,

Je reconnais ton corps brûlé par les embruns.

 

J'ai souvent évoqué la douceur de tes plages

Tandis que sous mes pas

Crissait le sable du désert.

Et tous les fleuves du Sahel ne me sont rien

Auprès de l'étang frais où je lave ma peine.

 

Salut terre mâtée, terre démâtée !

Ce n'est pas le limon que l'on cultive ici,

Ni les fécondes alluvions.

 

C'est un sol sec, que mon sang même

N’a pas pu attendrir,

Et qui geint sous le soc comme femme éventrée.

 

Le salaire de l'homme ici,

Ce n'est pas cet argent qui tinte clair, un soir de paye,

C’est le soir qui flotte incertain au sommet des cannes

Saoules de sucre.

Car rien n'a changé.

 

Les mouches sont toujours lourdes de vesou1, et l'air chargé de sueur.

(Balles d'Or, Editions de Présence Africaine, Paris)

1- Vesou : jus du sucre des cannes.

 

 

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21 mai 2017 7 21 /05 /mai /2017 07:08

 

VUE D’AFRIQUE.

 

 

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE 2017

 

 

Un intérêt certain. Mais quel intérêt ?

Quelle incidence sur la culture politique ?

 

Une élection française plus suivie que les élections nationales. Pourquoi ?

Selon maintes sources autorisées et des observateurs avisés, l’élection présidentielle française de mai 2017, a été suivie avec une certaine effervescence et a suscité plus d’intérêt que les élections organisées en Afrique même, tous pays confondus : de l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne, anglophone, lusophone…

Cet intérêt pour l’élection présidentielle française n’a rien d’étonnant cependant pour qui connaît la singularité des rapports entre la France et les États africains (au-delà de ses anciennes colonies).

 

Parmi tous les pays présents en Afrique au titre de la coopération ou de l'aide, aujourd'hui comme hier, la France émerge comme le pays qui, dans ce continent, dispose d'une dimension singulière. C'est de loin le pays qui s'identifie à l'Afrique et auquel l'Afrique s'identifie, au point que, pour nombre d'Africains, l'Europe se trouve en France et se résume à la France. Les propos de ce vieux Malien dont le fils est éboueur à Paris en sont révélateurs à plus d'un titre. Interrogé pour savoir depuis quand son fils était en Europe, il répondit : « Non, il n'est pas en Europe, il est en France ». Ce sentiment singulier fait également que beaucoup d'Africains en France se considèrent, un peu, par réflexe, comme chez eux, y compris des Africains anglophones ou lusophones, donc ressortissants d'anciennes colonies anglaises, portugaises ou belges. La France est ainsi le pays du monde dont les Africains parlent le plus, en bien ou en mal.

 

L'histoire a érigé la statue de la France au cœur de l'Afrique, et dans le cœur des Africains. Personne en Afrique (de l'Est comme de l'Ouest, du Nord comme du Sud) n'est indifférent à ce qui se dit ou se fait en France, soit qu'on l'approuve, soit qu'on le désapprouve. La France et l'Afrique sont comme unies par les liens d'un mariage non déclaré, mais consommé. C'est sans doute en raison de cette spécificité que la coopération française revêt une signification particulière et sert de réfèrent à la coopération et à l'aide internationales en Afrique. Cette position spécifique reste un acquis à la France. Grandeur ou servitude ? Sans jugement de valeur. Chacun appréciera à l'aune de sa sensibilité et de sa vision de l'histoire.

 

Mais, à l’évidence, l’élection présidentielle française de 2017 semble avoir suscité plus de ferveur, d’intérêt et de commentaires en Afrique qu’aucune autre élection présidentielle par le passé, en France. Serait-ce l’effet Macron ? Son jeune âge ? Son charisme ? La nouveauté de son message politique, nationale et internationale ? Sa volonté et son ambition de refondation de la politique ?, bref, sa vision du monde e du futur ?

 

Emmanuel Macron

Président de la République française (2017)

 

Un effet probable (ou souhaitable) sur les mœurs politiques du continent ?

Quel pourrait être l’effet positif escompté pour les populations et les pays africains ?

Une refondation de la culture politique ? Dans ces cultures où le plus âgé, parce qu’il est le plus âgé, a toujours raison, quoiqu’il dise, quoi qu’il fasse.

Où l’aîné, quel qu’il soit, quoi qu’il fasse, à tous les droits sur le plus jeune. Son avis, quel qu’il soit, ne se discute pas.

Où, enfin, le chef, parce qu’il est chef (fût-il « démocratiquement » élu), est l’oint du Ciel, et, à ce titre, dispose d’un pouvoir absolu, de droit divin.

 

L’effet d’une telle culture de gouvernement n’est pas toujours heureux. Il n’est pas exceptionnel dans ces conditions, de voir des personnages atteints de débilité sénile, s’accrocher désespérément au pouvoir, faisant ainsi fi de l’intérêt du pays et de celui de la fonction.

Vous imaginez alors aisément l’effet Macron : élu président de la République à 39 ans, pour un mandat de 5 ans, durée qu’il est contraint de respecter, en conformité avec les Institutions en vigueur et la culture politique du pays. Cela ne peut manquer de faire son effet sur nombre d’esprits en Afrique.

Imaginez un peu : Macron avait un an et demi quand Obiang Nguema [président de Guinée équatoriale] s'est emparé du pouvoir, un an et neuf mois lorsque Dos Santos [Angola] a succédé à Neto, deux ans et demi quand Robert Mugabe [président du Zimbabwe] a remporté sa première élection, moins de cinq ans le jour où Paul Biya [Cameroun] s'est installé au Palais d'Etoudi... Sur un continent où les aînés ne lâchent ni leur pouvoir ni leur tutelle sur les cadets, qu'ont-ils en commun et qu'auront-ils à se dire ?

Hebdomadaire Jeune Afrique, 14-20 mai 2017

 

 

La galaxie des présidents dinosaures ?

Le continent africain se caractérise effectivement par la longévité exceptionnelle du mandat des chefs d'État. On y compte à ce jour dix-sept chefs d'État au pouvoir depuis plus de vingt ans ; quatre depuis plus de trente ans ; une bonne dizaine depuis plus de quinze ans. Record du monde ; Omar Bongo, décédé en juin 2009, après 41 années de pouvoir, sans discontinuer. Combien de temps y serait-il resté s'il ne s'était pas éteint en 2009 ?

Si au moins une telle longévité à la tête de leur pays se justifiait par des actes, des réalisations apportant aux populations bien-être, développement et épanouissement ! Si la prospérité d'un pays était fonction de la longévité du pouvoir du chef de l'État, il y a longtemps que l'Afrique serait sortie du sous-développement. Mais c'est le contraire : le plus souvent, le bilan global est inversement proportionnel au nombre d'années passées au pouvoir.

Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa, Paris, 2011.

 

 

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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 06:57

BALTASAR GRACIAN : L’ART DE LA PRUDENCE

 

 

Comment cheminer dans la forêt de la vie

 

Baltasar Gracian (1601-1658)

Essayiste espagnol

 

« Ne point montrer le doigt malade.

       Car chacun y viendra frapper. Garde-toi aussi de t'en plaindre, d'autant que la malice attaque toujours par l'endroit le plus faible ; le ressentiment ne sert qu'à la divertir. Elle ne cherche qu'à jeter hors des gonds ; elle coule des mots piquants, et met tout en œuvre jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le vif. L'homme adroit ne doit donc jamais découvrir son mal, soit personnel, ou héréditaire, attendu que la fortune même se plaît quelquefois à blesser à l'endroit où elle sait que la douleur sera plus aiguë. Elle mortifie toujours au vif ; et, par conséquent, il ne faut laisser connaître ni ce qui mortifie, ni ce qui vivifie, pour faire finir l'un et faire durer l'autre. »

 

 

« Regarder au-dedans.

       D’ordinaire, il se trouve que les choses sont bien autres qu'elles ne paraissent ; et l'ignorance, qui n'avait regardé qu'à l'écorce, se détrompe dès qu'elle va au-dedans. Le mensonge est toujours le premier en tout, il entraîne les sots par un "on dit" vulgaire, qui va de bouche en bouche. La vérité arrive toujours la dernière, et fort tard, parce qu'elle a pour guide un boiteux, qui est le Temps. Les sages lui gardent toujours l'autre moitié de cette faculté, que la nature a tout exprès donnée double. La tromperie est toute superficielle ; et ceux qui le sont eux-mêmes y donnent incontinent. Le discernement est retiré au-dedans, pour se faire estimer davantage par les sages. »

 

« N'être point inaccessible.

       Quelque parfait que l'on soit, on a quelquefois besoin de conseil. Celui-là est fou incurable, qui n'écoute point. L'homme le plus intelligent doit faire place aux bons avis. La souveraineté même ne doit pas exclure la docilité. Il y a des hommes incurables, à cause qu'ils sont inaccessibles. Ils se précipitent, parce que personne n'ose approcher d'eux pour les en empêcher. Il faut donc laisser une porte ouverte à l'amitié ; et ce sera celle par où viendra le secours. Un ami doit avoir pleine liberté de parler, et même de réprimander ; l'opinion conçue de sa fidélité et de sa prudence lui doit donner cette autorité. Mais aussi il ne faut pas que cette familiarité soit commune à tous. Il suffit d'avoir un confident secret, dont on estime la correction, et de qui l'on se serve, comme d'un miroir fidèle, pour se détromper. »

 

« Savoir l'art de converser.

       C'est par où l'homme montre ce qu'il vaut. Dans toutes les actions de l'homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c'est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner, ou de perdre beaucoup de réputation. S'il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l'art tâtent le pouls de l'esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c'est entre bons amis. Car, lorsque c'en est une de cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l'on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d'y bien réussir est de s'accommoder au caractère d'esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l'entretien. Garde-toi de t'ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment. »

 

« Savoir détourner les maux sur autrui.

       C'est une chose de grand usage parmi ceux qui gouvernent, que d'avoir des boucliers contre la haine, c'est-à-dire des gens sur qui la censure et les plaintes communes aillent fondre : et cela ne vient point d'incapacité, comme la malice se le figure ; mais d'une industrie supérieure à l'intelligence du peuple. Tout ne peut pas réussir, ni tout le monde être content. Il y doit avoir une tête forte qui serve de but à tous les coups, et qui porte les reproches de toutes les fautes et de tous les malheurs, aux dépens de sa propre ambition. »

 

« Savoir faire valoir ce que l'on fait.

       Ce n'est pas assez que les choses soient bonnes en elles-mêmes, parce que tout le monde ne voit pas au fond, ni ne sait pas goûter. La plupart des hommes vont à cause qu'ils voient aller les autres, et ne s'arrêtent qu'aux lieux où il y a grand concours. C'est un grand point que de savoir faire estimer sa drogue, soit en la louant (car la louange est l'aiguillon du désir), soit en lui donnant un beau nom, qui est un beau moyen d'exalter ; mais il faut que tout cela se fasse sans affectation. N'écrire que pour les habiles gens, c'est un hameçon général, parce que chacun le croit être ; et, pour ceux qui ne le sont pas, la privation servira d'éperon au désir. Il ne faut jamais traiter ses projets de communs, ni de faciles, car c'est les faire passer pour triviaux. Tout le monde se plaît au singulier, comme étant plus désirable et au goût et à l'esprit. »

 

 

« Penser aujourd'hui pour demain, et pour longtemps.

       La plus grande prévoyance est d'avoir des heures pour elle. Il n'y a point de cas fortuits pour ceux qui prévoient ; ni de pas dangereux pour ceux qui s'y attendent. Il ne faut pas attendre qu'on se noie pour penser au danger, il faut aller au-devant, et prévenir par une mûre considération tout ce qui peut arriver de pis. L'oreiller est une Sibylle muette. Dormir sur une chose à faire vaut mieux que d'être éveillé par une chose faite. Quelques-uns font, et puis pensent ; ce qui est plutôt chercher des excuses que des expédients. D'autres ne pensent ni devant, ni après. Toute la vie doit être à penser, pour ne se point égarer. La réflexion et la prévoyance donnent la commodité d'anticiper sur la vie. »

 

 

 

« Ne s'associer jamais avec personne auprès de qui l'on ait moins de lustre.

       Ce qui excède en perfection, excède en estime. Le plus accompli aura toujours le premier rôle. Si son compagnon a quelque part à la louange, ce ne sera que son reste. La Lune luit tandis qu'elle est seule parmi les étoiles ; mais dès que le Soleil commence à se montrer, ou elle n'éclaire plus, ou elle disparaît. Ne t'approche jamais de qui te peut éclipser, mais bien de qui te peut servir de lustre. C'est ainsi que cette adroite "Fabula de Martial" trouva moyen de paraître belle, par la laideur ou la vieillesse de ses compagnes. Il ne faut jamais risquer d'avoir à son côté des gens de plus de mérite que soi, ni faire honneurs aux autres aux dépens de sa réputation. Il est bon de hanter les personnes éminentes, pour se faire ; mais quand on est fait, il faut s'accoster de gens médiocres. Pour te faire, choisis les plus parfaits ; et quand tu seras fait, fréquente les médiocres. »

 

« N'être facile ni à croire, ni à aimer.

       La maturité du jugement se connaît à la difficulté de croire. Il est très ordinaire de mentir, il doit donc être extraordinaire de croire. Celui qui est facile à remuer se trouve souvent décontenancé. Mais il faut bien se garder de montrer du doute de la bonne foi d'autrui ; car cela passe de l'incivilité à l'offense, attendu que c'est le traiter de trompeur, ou de trompé ; encore n'est-ce pas là le plus grand mal. Car, outre cela, ne point croire est un indice de mentir, le menteur étant sujet à deux maux : à ne point croire, et à n'être point cru. La suspension du jugement est louable en celui qui écoute ; mais celui qui parle peut s'en rapporter à son auteur. C'est aussi une espèce d'imprudence d'être facile à aimer, car si l'on ment en parlant, l'on ment bien aussi en faisant ; et cette tromperie est encore plus pernicieuse que l'autre. »

 

« L'art de se contenir.

       Qu'une prudente réflexion prévienne, s'il est possible, les saillies ordinaires au vulgaire ; cela ne sera pas difficile à l'homme prudent. Le premier pas de la modération est de s'apercevoir que l'on se passionne. C'est par là qu'on entre en lice avec plein pouvoir sur soi, et que l'on sonde jusques où il est nécessaire de laisser aller son ressentiment. C'est avec cette réflexion dominante qu'il faut entrer en colère, et puis y mettre fin. Tâche de savoir où et quand il faut arrêter ; car le plus difficile de la course est de s'arrêter tout court. Grande marque de jugement, de rester ferme et sans trouble au milieu des saillies de la passion ! Tout excès de passion dégénère du raisonnable. Mais avec cette magistrale précaution, la raison ne se brouillera jamais, ni ne passera point les bornes du devoir. Pour savoir gourmander une passion, il faut toujours aller bride en main. Celui qui se gouvernera de la sorte passera pour le plus sage cavalier ; ou pour le plus étourdi s'il fait autrement. »

 

« Les amis par élection.

       Les amis doivent être à l'examen du discernement, et à l'épreuve de la fortune. Ce n'est pas assez qu'ils aient le suffrage de la volonté, s'ils n'ont aussi celui de l'entendement. Quoique ce soit là le point le plus important de la vie, c'est celui où l'on apporte le moins de soin. Quelques-uns font leurs amis par l'entremise d'autrui, et la plupart par hasard. On juge d'un homme par les amis qu'il a ; un habile homme n'en a jamais voulu d'ignorants. Mais bien qu'un homme plaise, ce n'est pas à dire que ce soit un ami intime ; car cela peut venir plutôt de ses belles manières d'agir que d'aucune assurance que l'on ait de sa capacité. Il y a des amitiés légitimes, et des amitiés bâtardes : celles-ci sont pour le plaisir ; mais les autres pour agir plus sûrement. Il se trouve peu d'amis de la personne, mais beaucoup de la fortune. Le bon esprit d'un ami est plus utile que toute la bonne volonté des autres. Prends donc tes amis par choix, et non par sort. Un ami prudent épargne bien des chagrins, au lieu qu'un autre, qui n'est pas tel, les multiplie et les entasse. Si tu ne veux point perdre d'amis, ne leur souhaite point une grande fortune. »

 

« Ne se point tromper en gens.

       C'est la pire et la plus ordinaire des tromperies. Il vaut mieux être trompé au prix qu'à la marchandise ; il n'y a rien où il faille plus regarder par-dedans. Il y a bien de la différence entre entendre les choses et connaître les personnes ; et c'est une fine philosophie que de discerner les esprits et les humeurs des hommes. Il est aussi nécessaire de les étudier que d'étudier les livres. »

 

« Savoir user de ses amis.

       Il y va de grande adresse. Les uns sont bons pour s'en servir de loin ; et les autres pour les avoir auprès de soi. Tel qui n'a pas été bon pour la conversation, l'est pour la correspondance. L'éloignement efface certains défauts que la présence rendait insupportables. Dans les amis, il n'y faut pas chercher seulement le plaisir, mais encore l'utilité. L'ami doit avoir trois qualités du "Bien", ou, comme disent les autres, de l' "Être" : l'unité, la bonté, la vérité ; d'autant que l'ami tient lieu de toutes choses. Il y en a très peu qui puissent être donnés pour bons ; et, de ne les savoir pas choisir, le nombre en devient encore plus petit. Les savoir conserver est plus que de les avoir su faire. Cherche-les tels qu'ils durent longtemps ; et, bien que du commencement ils soient nouveaux, c'est assez, pour être content, qu'ils puissent devenir anciens. A le bien prendre, les meilleurs sont ceux que l'on n'acquiert qu'après avoir longtemps mangé du sel avec eux. Il n'y a point de désert si affreux que de vivre sans amis. L'amitié multiplie les biens, et partage les maux. C'est l'unique remède contre la mauvaise fortune ; c'est le soupirail par où l'âme se décharge. »

 

« Savoir souffrir les sots.

       Les sages ont toujours été mal endurants. L'impatience croît avec la science. Une grande connaissance est difficile à contenter. Au sentiment d'Epictète, la meilleure maxime de la vie c'est de "souffrir" ; il a mis là la moitié de la sagesse. S'il faut tolérer toutes les sottises, il faut sans doute une extrême patience. Quelquefois nous souffrons plus de ceux de qui nous dépendons davantage ; et cela sert d'exercice à se vaincre. C'est de la souffrance que naît cette inestimable paix qui fait la félicité de la terre. Que celui qui ne se trouvera pas en humeur de souffrir en appelle à la retraite de soi-même, si tant est qu'il puisse bien se supporter lui-même. »

 

 

 

« Parler sobrement à ses émules, par précaution ; et aux autres, par bienséance.

       On est toujours à temps pour lâcher la parole, mais non pas pour la retenir. Il faut parler comme l'on fait dans un testament, attendu qu'à moins de paroles, moins de procès. Il s'y faut accoutumer dans ce qui n'importe point, pour n'y point manquer quand il importera. Le silence tient beaucoup de la Divinité. Quiconque est prompt à parler est toujours sur le point d'être vaincu, et convaincu. »

 

« Connaître les défauts où l'on se plaît.

       L'homme le plus parfait en a toujours quelques-uns dont il est ou le mari, ou le galant. Ils se trouvent dans l'esprit, et plus l'esprit est grand, plus ils y sont grands et plus ils s'y remarquent ; non pas que celui qui les a ne les connaisse pas, mais à cause qu'il les aime. Se passionner, et se passionner pour des vices, ce sont deux maux ; ces défauts sont les taches de la perfection. Ils choquent autant ceux qui les voient qu'ils contentent ceux qui les ont. C'est là qu'il y a belle occasion de se vaincre soi-même, et de mettre le comble aux autres perfections. Chacun frappe à ce but, et, au lieu de louer tout ce qu'il y a à admirer, on s'arrête à contrôler un défaut que l'on dit qui défigure tout le reste. »

 

 

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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 07:36

TECHNIQUE ET ÉTHIQUE

Richesse extérieure, misère intérieure

La simplicité de vie, un trésor caché

Le maximum de bien-être avec le minimum de consommation

 

Ivan Illich (1926-2002)

Penseur autrichien de l’écologie politique

Figure importante de la critique de la société industrielle

 

 

 

 

« L’homme-machine ne connaît pas la joie placée à portée de main : il ne sait pas la sobre ivresse de la vie »

 

J'entends par convivialité l'inverse de la productivité industrielle. Chacun de nous se définit par relation à autrui et au milieu, et par la structure profonde des outils qu'il utilise. Ces outils peuvent se ranger en une série continue avec, aux deux extrêmes, l'outil dominant et l'outil convivial. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. La relation industrielle est réflexe conditionné, réponse stéréotypée de l'individu aux messages émis par un autre usager, qu'il ne connaîtra jamais, ou par un milieu artificiel, qu'il ne comprendra jamais. La relation conviviale, toujours neuve, est le fait de personnes qui participent à la création de la vie sociale. Passer de la productivité à la convivialité, c'est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d'une société dotée d'outils efficaces. Lorsqu'une société, n'importe laquelle, refoule convivialité en deçà d'un certain niveau, elle devient la proie du manque ; car aucune hypertrophie de la productivité ne parviendra jamais à satisfaire les besoins créés et multipliés à l'envi. Le monde actuel est divisé en deux : il y a ceux qui n'ont pas assez et ceux qui ont trop ; ceux que les voitures chassent de la route et ceux qui conduisent ces voitures. Les pauvres sont frustrés et les riches toujours insatisfaits. Une société équipée du roulement à billes et qui irait au rythme de l'homme serait incomparablement plus efficace que toutes les sociétés rugueuses du passé, et incomparablement plus autonome que toutes les sociétés programmées du présent. Nous voici à l'âge des hommes-machines, incapables d'envisager, dans sa richesse et dans sa concrétude, le rayon d'action offert par des outils modernes maintenus dans certaines limites. Dans l'esprit de ces hommes, nulle place n'est réservée au saut qualitatif qu'impliquerait une économie en équilibre stable avec le monde qu'elle habite. Dans leur cervelle, nulle case ne s'offre pour une société libérée des horaires et des traitements que lui impose la croissance de l'outillage. L'homme-machine ne connaît pas la joie placée à portée de main, dans une pauvreté voulue ; il ne sait pas la sobre ivresse de la vie. Une société où chacun saurait ce qui est assez serait peut-être une société pauvre, elle serait sûrement riche de surprises et libre. Certains outils sont toujours destructeurs, quelles que soient les mains qui les détiennent [...]. Il en est ainsi par exemple pour les réseaux d'autoroutes à voies multiples, les systèmes de communication à grande distance qui utilisent une large bande de fréquence, et aussi l'exploitation minière à ciel ouvert, ou encore l'école. L'outil destructeur accroît l'uniformisation, la dépendance, l'exploitation et l'impuissance ; il dérobe au pauvre sa part de convivialité pour mieux frustrer le riche de la sienne. L'homme moderne a du mal à penser le développement et la modernisation en termes d'abaissement plutôt que d'accroissement de la consommation d'énergie. Pour lui, une technique avancée rime avec une profonde intervention dans les processus physiques, mentaux et sociaux. Si nous voulons appréhender l'outillage avec justesse, il nous faut quitter l'illusion qu'un haut degré de culture implique une consommation d'énergie aussi élevée que possible. Dans les anciennes civilisations, les ressources en énergie étaient très équitablement réparties. Chaque être humain, par sa constitution biologique, disposait de toute l'énergie potentielle nécessaire sa vie durant pour transformer consciemment le milieu physique, selon sa volonté, puisque la source en était son propre corps à la seule condition d'être maintenu en bonne santé.

Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973

 

Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994)

Mathématicien et économiste américain d’origine roumaine

 

« Il nous faut nous guérir nous-mêmes du cyclondrome du rasoir électrique »  par la maîtrise de la consommation

 

D'une part, grâce au progrès spectaculaire de la science, l'homme a atteint un niveau presque miraculeux de développement économique. D'autre part ce développement a contraint l'homme à pousser son prélèvement des ressources terrestres à un degré stupéfiant dont témoignent les forages en haute mer. Il a aussi entretenu une croissance démographique qui a accentué la lutte pour la nourriture dont la pression a atteint dans certaines régions des cotes critiques. [...] Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies humaines à venir.

Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, entropie - écologie – économie, (1970), Éditions Sang de la Terre, 1979

 

Bien sot serait celui qui proposerait de renoncer totalement au confort industriel de l'évolution. [...] Il n'en reste pas moins que certains points pourraient être inclus dans un programme bioéconomique minimal.

1.11 faudrait interdire totalement non seulement la guerre elle-même, mais la production de tous les instruments de guerre. [...] [Cela] libérera des forces de production fantastiques en faveur de l'aide internationale sans pour autant abaisser le niveau de vie des pays intéressés.

2.Grâce à l'utilisation de ces forces de production ainsi qu'à des mesures complémentaires, bien planifiées et sincèrement conçues, il faut aider les nations sous-développées à parvenir aussi vite que possible à une existence digne d'être vécue, mais non point luxueuse. [...]

3.L'humanité devrait diminuer progressivement sa population jusqu'à un niveau où une agriculture organique suffirait à la nourrir convenablement [...].

4.En attendant que l'utilisation directe de l'énergie solaire soit entrée dans les mœurs ou bien que l'on soit parvenu à contrôler la fusion thermonucléaire, il convient d'éviter soigneusement et, si nécessaire, de réglementer strictement tout gaspillage d'énergie tel que les excès de chauffage, de climatisation, de vitesse, d'éclairage, etc.

5.Nous devons nous guérir nous-mêmes de notre soif morbide de gadgets extravagants, si bien illustrés par cet article contradictoire qu'est la voiture de golf, et de splendides mammouths telles les grosses voitures. Lorsque tous nous y serons décidés, les fabricants devront cesser de fabriquer de tels « biens ».

6.Nous devons aussi nous débarrasser de la mode [...]. C'est une maladie de l'esprit que de jeter une veste ou bien un meuble alors qu'ils sont en mesure de rendre les services que l'on est en droit d'en attendre. [...] Il est important que les consommateurs se rééduquent eux-mêmes dans le mépris de la mode. Les constructeurs devront bien alors se concentrer sur la durabilité.

7.Il est nécessaire [...] que les marchandises durables soient rendues plus durables encore en étant conçues comme réparables. (N'y a-t-il pas bien des cas de nos jours où nous faisons comme celui qui jetterait une paire de chaussures simplement parce qu'il aurait usé un lacet ?)

8.En accord forcé avec tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il nous faut nous guérir nous-mêmes de ce que j'ai appelé « le cyclondrome du rasoir électrique » qui consiste à se raser plus vite afin d'avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore, et ainsi de suite à l'infini. Ce changement conduira à un émondage considérable des professions qui ont piégé l'homme dans le vide de cette régression indéfinie. Nous devons nous faire à l'idée que toute existence digne d'être vécue a comme préalable indispensable un temps suffisant de loisir utilisé de manière intelligente.

Energy and Economie Myths (1975), Op. cit.

 

Henry David Thoreau (1817-1862)

Philosophe, naturaliste et poète américain

« Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage ?

      À chacun selon ses besoins, qui ne sont pas ceux d’autrui »

 

La plupart des hommes, même en ce pays relativement libre, par simple ignorance et erreur, sont si occupés par des soucis factices et de grossiers travaux superflus de la vie que ses fruits les plus magnifiques ne peuvent pas être cueillis par eux. Leurs doigts, après un labeur trop excessif, sont trop maladroits et tremblent trop pour cela. Le travailleur n'a pas le loisir d'une vraie intégrité jour après jour ; il ne peut pas se permettre d'entretenir les relations les plus humaines avec les hommes ; son travail perdrait de sa valeur sur le marché. Il n'a pas de temps pour être quoi que ce soit d'autre qu'une machine. Comment peut-il bien se rappeler son ignorance – chose nécessaire à son développement –- lui qui a si souvent à user de ses connaissances ? Nous devrions le nourrir et le vêtir gratuitement, parfois, et l'accueillir cordialement, avant de le juger. Les plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne peuvent être préservées que par une manipulation des plus délicates. Pourtant, nous ne nous traitons pas nous-mêmes ni les uns les autres, aussi tendrement. [...]

La plupart des luxes, et beaucoup de ce qu'on appelle les conforts de la vie, ne sont pas seulement non indispensables, mais constituent de véritables entraves à l'élévation de l'humanité. Avec respect pour les luxes et les conforts, les hommes sages ont toujours vécu une vie plus simple et frugale que les pauvres. Les anciens philosophes, chinois, hindous, perses et grecs étaient une classe de gens dont personne n'était plus pauvre de richesses extérieures, et personne n'était plus riche de celles intérieures. [...] Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais aucun philosophe. Pourtant, il est admirable de professer parce qu'il était autrefois admirable de vivre. [...] On dirait qu'en général les hommes n'ont jamais réfléchi à ce que c'est qu'une maison, et sont réellement quoique inutilement pauvres toute leur vie, parce qu'ils croient devoir mener la même que leurs voisins. [...] Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfois à nous contenter de moins ? Le respectable bourgeois enseignera-t-il ainsi gravement, de précepte et d'exemple, la nécessité pour le jeune homme de se pourvoir, avant de mourir, d'un certain nombre de « caoutchoucs » superflus, et de parapluies, et de vaines chambres d'amis pour de vains amis ? Pourquoi notre mobilier ne serait-il pas aussi simple que celui de l'Arabe ou de l'Indien ? Lorsque je pense aux bienfaiteurs de la race, ceux que nous avons apothéosés comme messagers du ciel, porteurs de dons divins à l'adresse de l'homme, je n'imagine pas de suite sur leurs talons, pas plus que de charretée de meubles à la mode. Ou me faudra-t-il reconnaître - singulière reconnaissance ! - que notre mobilier doit être plus compliqué que celui de l'Arabe, en proportion de notre supériorité morale et intellectuelle sur lui ? Pour le présent nos maisons en sont encombrées, et toute bonne ménagère en pousserait volontiers la majeure partie au fumier pour ne laisser pas inachevée sa besogne matinale. La besogne matinale ! [...] Quelle devrait être la besogne matinale de l'homme en ce monde ? J'avais trois morceaux de pierre calcaire sur mon bureau, mais je fus épouvanté de m'apercevoir qu'ils demandaient à être époussetés chaque jour, alors que le mobilier de mon esprit était encore tout non épousseté. Écœuré, je les jetai par la fenêtre. Comment, alors, aurais-je eu une maison garnie de meubles ? Plutôt me serais-je assis en plein air, car il ne s'amoncelle pas de poussière sur l'herbe, sauf où l'homme a entamé le sol.

Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bols, 1922

 

Pierre Rabhi (Rabah Rabhi) (1938)

Agriculteur bio, essayiste et poète français, fondateur du mouvement Colibris

« Ce qui nous aliène, c’est le superflu »

 

Le problème des êtres humains, c'est qu'ils s'entre-égorgent pour des idées, des idéologies, des croyances. Si les extraterrestres nous observaient, ils diraient : ils sont doués, mais tellement stupides, puisqu'ils portent atteinte à ce à quoi ils doivent la vie ! Si je mets des produits chimiques dans la terre, je les retrouve dans mon corps. Ces produits ont été présentés comme éléments de progrès alors qu'ils ont nié les mécanismes de la vie ; c'est une régression terrible. Il n'est pas possible de survivre sur Terre sans la coopération avec la vie. Qu'on le veuille ou non, nous avons une nourriture qui véhicule des substances chimiques. Plutôt que de souhaiter "bon appétit" avant de se mettre à table, maintenant il faudrait dire "bonne chance" ! [...] Mais nos craintes concernant la nourriture ou l'air qu'on respire sont secondaires. La peur pour l'être humain est initiale ; elle commence avec la conscience de la mort. Cette angoisse de la finitude est la source de cette peur fondamentale. Pour contrer ça, on est en quête de sécurité dans le monde immatériel et dans le monde matériel. L'argent pourrait nous préserver de la mort ? C'est incroyable que des gens en soient a une telle primarité, c'est presque infantile... Si aujourd'hui le monde est convulsé, c'est surtout par la peur de l'autre. Ce sont les croyances qui sont sources de divisions, je le sais pour avoir eu une double culture, musulmane et chrétienne. Quant au bonheur, dans les pays dits riches, il y a l'abondance et la surabondance, mais il y a aussi une consommation extraordinaire d'anxiolytiques. En Afrique, dans les villages pauvres, les gens sont gais, ils n'arrêtent pas de chanter. Pourtant ils sont réduits au minimum. Donc, la joie et le bonheur ne dépendent pas de la richesse ou de la non-richesse. Moi, je préconise la sobriété, car elle est libératrice. Le libéralisme, c'est le capitalisme concentrationnaire. Nous sommes dans un système féodal déguisé une majorité œuvre, travaille, donne son énergie pour enrichir une minorité. C’est pourquoi nous sommes dans une forme d'aliénation. Et ce qui nous aliène, c'est le superflu. Alors que nos besoins qui sont les fondements du bonheur, sont : manger à sa faim, être vêtu, avoir un toit sur sa tête et être soigné quand on est malade. Le bonheur n'a rien à voir avec la matière. Il y a des milliardaires profondément malheureux !

Pierre Rabhi, Propos recueillis par Émilie Trevert (publié le 18/09/2014 sur le Point.fr

 

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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 07:01

LES FRACTURES NATIONALES EN AFRIQUE

 

 

Construire l’État-nation au-delà de l’appartenance ethnique, impératif majeur

 

Ces femmes et ces enfants sont réfugiés dans l’enclave musulmane de Bangui, capitale de la Centrafrique (OF)

Les Peuhls persécutés en Centrafrique

Plus de 2 000 membres de cette communauté de pasteurs auraient été tués et des dizaines de milliers obligés de fuir vers d'autres pays.

C'est une salle de classe perdue dans les entrailles du quartier PK5, l'enclave musulmane de Bangui. Quatre femmes et dix enfants y vivent. Maissa ajuste son voile, le regard vague, un bébé dans les bras : « J'ai fui la ville de Bria [dans le centre-est du pays] car des combattants ont tué mes deux fils et mon mari. Puis ils ont volé notre bétail ! » Habiba s'approche. Son histoire est similaire : « L'autre jour, il y a eu des combats. Mon mari a été assassiné. J'ai marché 7 jours avec mes enfants pour trouver la sécurité à Bangui. »

L'élevage, richesse des pauvres

L'histoire de ces femmes peuhles n'est ni isolée ni inédite. Leur communauté pastorale est marginalisée depuis bien longtemps. « Dans les années 1990, avec une instabilité économique et politique chronique, nous avons attiré les convoitises », explique Issa Bi Amadou, chef Peuhl et ingénieur agronome. « Amendes, taxes illégales, vols de bétail surtout, s'emporte-t-il. Notre troupeau, c'est notre coffre-fort ambulant, on fait et on paye tout avec ! »

« Nous sommes une cible privilégiée, on nous accuse de connivence avec les groupes armés » assure Moussa, responsable d'une association de défense des Peuhls. « Si certains ont pris les armes, c'était pour se défendre », continue-t-il.

Combien de morts ? Combien de déplacés ? C'est tout le travail de Moussa et de son association. « Une centaine de tués rien qu'en fin d'année dernière, assure le jeune homme. Et les exactions ont entraîné des déplacements massifs. Nous étions environ 400 000 en 2010. Aujourd'hui, la moitié s'est réfugiée au Tchad et au Cameroun, et l'autre se cache. »

Selon Issa, la diminution de la part du bétail dans le PIB (Produit intérieur brut) est tout aussi significative de la fuite des Peuhls à l'étranger. « En 2003, le commerce de bétail, c'était 15 % du PIB du pays. » Et aujourd’hui ? « Beaucoup moins », affirme-t-il. Les éleveurs de bétail sont confrontés aux attaques des groupes armés qui volent leurs animaux, aux conflits avec les agriculteurs qui brûlent les pâturages et aux maladies qui menacent la santé des bêtes.

« Le patrimoine gagné au fil des générations a disparu en quelques mois, alertait, dès 2015, un rapport du CCFD (Comité catholique faim développement)-Terre Solidaire. C'est tout un mode de vie ancestrale et un équilibre profond de la société centrafricaine qui ont été bouleversés. »

Abel SPRANG, Ouest-France du 19/04/2017

 

 

Haro sur l’ethnie indésirée

      À chaque pays ses Tutsis ?

 

L’Afrique saura-t-elle passer de la primauté de la conscience ethnique à la primauté de la conscience nationale ?

À l’instar du Rwanda naguère, chaque pays d’Afrique (ou presque) semble avoir en son sein, de nos jours, ses « Tutsis » à discriminer, à marginaliser ou à pourchasser.

 

Heurts ethniques meurtriers au centre du Mali

Au moins treize personnes ont été tuées, ce week-end, dans la région de Macina (300 km au nord-est de Bamako), après l'assassinat d'un commerçant bambara. Des villageois bambaras ont pris les armes et incendié les habitations de Peuls, tenus pour responsable de cette mort. Les heurts entre les deux communautés se sont poursuivis hier, et des responsables peuls évoquaient un bilan bien plus lourd, allant de trente-cinq à quarante-cinq victimes. (OF)

 

 

La chasse à l’indésirable : l’autre

Les Peuls en Centrafrique, au Mali, en Guinée et ailleurs

Les ethnies sont une force d’intégration quand elles invitent leurs membres à s’inscrire sans réserve dans des actions collectives de réflexion, d’autopromotion, au sein d’une collectivité d’origine diverse, mais consciente d’un futur commun à bâtir ensemble.

Mais elles peuvent, à l’inverse, cultiver des particularismes en privilégiant et construisant des solidarités particulières, limitées au groupe ethnique, au détriment des intérêts communs.

Il arrive aussi que les responsables d’un pays jouent la carte ethnique pour repousser une ethnie à forte personnalité qui pourrait lui faire de l’ombre ou l’évincer ; l’ethnie du chef est ainsi opposée à d’autres ethnies, ou des ethnies les unes aux autres…, avec, comme conséquence, la désagrégation sociale ou nationale.

Comment aider efficacement dans ces conditions?

Les aides au développement en hausse de 8,9 %

134,3 milliards d'euros d'aides au développement ont été alloués par les pays industrialisés en 2016, selon les données de l'Organisme pour la coopération et le développement économique. La France est le cinquième contributeur mondial avec 8,9 milliards d'euros (+4,6 % par rapport à 2015) derrière les États-Unis, l'Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon. Cette hausse globale est principalement due aux aides pour les réfugiés. Celles-ci ont grimpé de 27,5 % pour atteindre 14.5 milliards d'euros, dont 403,3 millions d'euros consacrés par la France. (OF).

 

À qui, à quoi servira cette augmentation de l’aide ?

À améliorer la situation humaine et sociale du pays ?

À favoriser la cohésion sociale ?

Permettra-t-elle d’améliorer les rapports entre les différentes composantes de la société, condition sine qua non du développement ? Car, hors l’humain, sans le souci de l’humain, et le soin à l’humain, il n’est pas de développement possible.

 

En tout état de cause, pour s’en sortir collectivement.

 

 

Construire l’État, la nation, la démocratie

 

Le préalable, c’est l’État ; bâtir l’État sur des fondements sûrs et solides, pour que l’Africain soit citoyen chez lui. Le but suprême de l’État consolidé, c’est la protection de tous les habitants de son territoire, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Le rôle de l’État est d’autant plus important que les sociétés africaines sont fractionnées en ethnies ou peuples divers. Seuls la justice, l’équité envers tous et le sens de l’intérêt commun constituent le ciment indispensable qui permet de concilier identité ethnique et identité nationale. La recherche de ce liant juridique et social exige élévation de conscience et intégrité de ceux qui ont la charge d’incarner l’État.

Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa.

 

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 09:02

LE PROGRÈS DE LA SCIENCE REND-IL L’HOMME MEILLEUR ?

 

Hier et aujourd’hui, éternelle querelle des Anciens et des Modernes

Améliorer la vie de l’Homme ou

       Améliorer l’Homme?

Le XVIIIe siècle a eu la passion des idées et des débats en tous genres sur tout ce qui touche à l’existence humaine, au destin de l’homme.

Et l’organisation de la société n’est pas en reste.

L’« esprit philosophique » qui a soufflé sur ce siècle, a eu comme préoccupation la réflexion et le débat sur des thèmes jugés prioritaires.

le destin de l’homme sur terre.

l’organisation de la société : rapports verticaux et horizontaux, l’État et les citoyens, rapports entre individus.

la liberté de l’individu.

le droit de l’individu au bonheur.

l’affranchissement de l’homme de l’emprise des traditions, des injonctions théologiques et métaphysiques.

 

Les philosophes des Lumières affichent par-dessus tout, une foi inébranlable et un optimisme à toute épreuve dans le progrès infini de l’esprit humain, de même que dans la science et la technique, auxquelles mènent l’éducation et la libération de l’esprit, condition de l’amélioration matérielle, intellectuelle et morale de l’homme.

Cependant, si tous les philosophes s’engagent dans ces débats, ils ne sont pas toujours unanimes sur les démarches et les conclusions. La mémorable controverse qui opposa Voltaire à J.J. Rousseau est révélatrice de ces divergences de vue, divergences non sur la finalité qui demeure le bien-être et le bonheur de l’homme, mais sur les moyens d’y parvenir.

Divergence qui serait illustration de la querelle des Anciens et des Modernes

Points de  vue de philosophes

Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783)

Un des principaux artisans avec Diderot, de l’Encyclopédie des philosophes

Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la philosophie parmi nous. La science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses ; la géométrie, en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties de la physique qui se trouvaient le plus près d'elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné ; la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes, s'est portée sur les corps qui nous environnent ; en appliquant la géométrie à l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi ; en un mot, depuis la terre jusqu'à Saturne, depuis l'histoire des cieux jusqu'à celle des insectes, la physique a changé de face. Avec elle, presque toutes les autres sciences ont pris une nouvelle forme, et elles le devaient en effet. [...]

L’invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers, toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive ; cette fermentation agissant en tous sens par sa nature, s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert à elle, comme un fleuve qui a brisé ses digues. Or les hommes ne reviennent guère sur un objet qu'ils avaient négligé depuis longtemps que pour réformer bien ou mal les idées qu'ils s'en étaient faites. Plus ils sont lents à secouer le joug de l'opinion, plus aussi, dès qu'ils l'ont brisé sur quelques points, ils sont portés à le briser sur tout le reste ; car ils fuient encore plus l'embarras d'examiner, qu'ils ne craignent de changer d'avis ; et dès qu'ils ont pris une fois la peine de revenir sur leurs pas, ils regardent et reçoivent un nouveau système d'idées comme une sorte de récompense de leur courage et de leur travail. Ainsi, depuis les principes des sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la musique jusqu'à la morale, depuis les disputes scolastiques des théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des nations, en un mot, depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et du reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres.

D’Alembert, Tableau de l’esprit humain au milieu du XVIIIe siècle. Essai sur les éléments de philosophie, 1759.

 

 

J.J Rousseau (1712-1778)

... nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c'est un malheur particulier à notre âge ? Non, messieurs ; les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journalier des eaux de l'océan n'ont pas été plus régulièrement assujettis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. [...] C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1751.

 

Bernard Bouyer de Fontenelle (1657-1757)

Écrivain et scientifique français

La lecture des anciens a dissipé l'ignorance et la barbarie des siècles précédents. Je le crois bien. Elle nous rendit tout d'un coup des idées du vrai et du beau, que nous aurions été longtemps à rattraper, mais que nous eussions rattrapées à la fin sans le secours des Grecs et des Latins, si nous les avions bien cherchées. Et où les eussions-nous prises ? Où les avaient prises les anciens. Les anciens même, avant que de les prendre, tâtonnèrent bien longtemps.

La comparaison que nous venons de faire des hommes de tous les siècles à un seul homme, peut s'étendre sur toute notre question des anciens et des modernes. Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents, ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps-là. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, a eu son enfance où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse où il a assez bien réussi aux choses d'imagination, telles que la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l'âge de virilité, où il raisonne avec plus de force et a plus de lumières que jamais, mais il serait bien plus avancé si la passion de la guerre ne l'avait occupé longtemps, et ne lui avait donné du mépris pour les sciences, auxquelles il est enfin revenu.

Il est fâcheux de ne pouvoir pas pousser jusqu'au bout une comparaison qui est en si beau train, mais je suis obligé d'avouer que cet homme-là n'aura point de vieillesse ; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité ; c'est-à-dire, pour quitter l'allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aux autres.

Fontenelle, Digression sur les Anciens et les Modernes, 1688.

 

Denis Diderot (1713-1784)

Sommes-nous plus heureux qu’eux ?

       Qui sont les sauvages ?

Vous riez avec mépris des superstitions de l'Hottentot. Mais vos prêtres ne vous empoisonnent-ils pas, en naissant, de préjugés qui font le supplice de votre vie, qui sèment la division dans vos familles, qui arment vos contrées les unes contre les autres? [...]

Vous êtes fiers de vos lumières : mais à quoi vous servent-elles ? De quelle utilité seraient-elles à l'Hottentot ? Est-il donc si important de savoir parler de la vertu sans la pratiquer ? Quelle obligation vous aura le Sauvage, lorsque vous lui aurez porté des arts sans lesquels il est satisfait, des industries qui ne feraient que multiplier ses besoins et ses travaux, des lois dont il ne peut se promettre plus de sécurité que vous n'en avez ?

Encore si, lorsque vous avez abordé sur ses rivages, vous vous étiez proposé de l'amener à une vie plus policée, à des mœurs qui vous paraissaient préférables aux siennes, on vous excuserait. Mais vous êtes descendus dans son pays pour l'en dépouiller. Vous ne vous êtes approchés de sa cabane que pour l'en chasser, que pour le substituer, si vous le pouviez, à l'animal qui laboure sous le fouet de l'agriculteur, que pour achever de l'abrutir, que pour satisfaire votre cupidité.

Fuyez, malheureux Hottentots, fuyez ! Enfoncez-vous dans vos forêts. Les bêtes féroces qui les habitent sont moins redoutables que les monstres sous l'empire desquels vous allez tomber. Le tigre vous déchirera peut-être; mais il ne vous ôtera que la vie. L'autre vous ravira l'innocence et la liberté. Ou si vous vous en sentez le courage, prenez vos haches, tendez vos arcs, faites pleuvoir sur ces étrangers vos flèches empoisonnées. Puisse-t-il rien rester aucun pour porter à leurs citoyens la nouvelle de leur désastre !

Mais, hélas ! Vous êtes sans défiance, et vous ne les connaissez pas. Ils ont la douceur peinte sur leurs visages. Leur maintien promet une affabilité qui vous en imposera. Et comment ne vous tromperait-elle pas ? C’est un piège pour eux-mêmes. La vérité semble habiter sur leurs lèvres. En vous abordant, ils s'inclineront. Ils auront une main placée sur la poitrine. Ils tourneront l'autre vers le ciel, ou vous la présenteront avec amitié. Leur geste sera celui de la bienfaisance ; leur regard celui de l'humanité : mais la cruauté, mais la trahison sont au fond de leur cœur. Ils disperseront vos cabanes ; ils se jetteront sur vos troupeaux ; ils corrompront vos femmes ; ils séduiront vos filles. Ou vous vous plierez à leurs folles opinions, ou ils vous massacreront sans pitié. Ils croient que celui qui ne pense pas comme eux est indigne de vivre. Hâtez-vous donc, embusquez-vous; et lorsqu'ils se courberont d'une manière suppliante et perfide, percez-leur la poitrine. Ce ne sont pas les représentations de la justice, qu'ils n'écoutent pas, ce sont vos flèches qu'il faut leur adresser.

Denis Diderot, in Abbé Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes.

 

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 07:15

LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE

SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI ②

 

La déclaration royale (1777).

Les interdits de mariage.

La résistance

 

 

Après la déclaration royale de 1777 et les édits royaux qui la complètent sous le règne de Louis XVI, les Noirs et « gens de couleur » furent interdits de mariage dans le royaume.

De nombreux documents d’archives municipales et départementales font état de résistances plus ou moins acharnées et plus ou moins structurées, à la volonté royale.

 

 

Lex Rex , le Roi c’est la loi

Les opposants aux édits royaux interdisant ces mariages se divisent grosso modo en deux camps. D’un côté,

La Grande noblesse

La Grande bourgeoisie

L’Église

De l’autre,

Les philanthropes

Les philosophes et autres penseurs humanistes.

On compte dans leurs rangs des personnalités bien connues qui s’engagèrent ouvertement dans la défense des Noirs, tels l’Abbé Raynal, l’Abbé Grégoire, J.J. Rousseau [Voir article LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI ①]

 

Selon une disposition de l'Édit de 1777 sur la police des Noirs, mais aussi de celui de 1778, il fut formellement interdit aux Noirs libres ou non de contracter aucun mariage sur le sol du royaume de France. Cela avivait l'opposition des grandes familles nobles ou bourgeoises, mais aussi impliquait l'Église pour la célébration de telles unions. [L'Edit de 1716 autorisait ces mariages sous la réserve de l'accord préalable des maîtres d'esclaves ou de Noirs.]

L'Ordonnance du Siège de l'Amirauté de Nantes concernant les Noirs ou Mulâtres datée du 22 Janvier 1777 rappelle aussi cet article de l'Edit :

Il requiert pareillement qu'il soit fait très expresses inhibitions et défenses à tous Nègres libres et non libres, de l'un et de l'autre sexe, qui peuvent être dans le ressort de ce siège, à leurs maîtres d'y donner leur consentement ; et à tous Prêtres et Secteurs, de faire faire de semblables mariages, sous quelque prétexte que ce puisse être ; il lui sera provisoirement décerné commission (au Procureur du Roi), pour appeler et poursuivre les Recteurs qui se sont plusieurs fois ingérés de faire ces mariages. Au surplus, il sera permis au Procureur du Roi de faire imprimer, publier, lire et afficher la présente remontrance et l'Ordonnance du siège, partout où besoin sera, dans l'étendue de son ressort... .

 

 

Contrats et célébrations de mariages interdits

Ces mesures vont plus loin ; afin de mieux contrôler l'application effective de l'interdiction des mariages de Noirs, il fut décidé de rendre obligatoire partout dans le royaume, les déclarations de grossesses du fait de Noirs. Ces déclarations nombreuses au début, diminuent au fur et à mesure que se durcit la législation concernant les Noirs, soit que cette législation a été suivie, appliquée, soit que les personnes concernées par de telles déclarations évitent de procéder à ces formalités de peur de représailles. On note parallèlement, dans la même période, un accroissement du nombre d'enfants abandonnés, fruits de telles grossesses et d'amours prohibées, de même qu'une augmentation d'accouchements clandestins, au point que des Arrêts du Conseil du roi faisaient défenses aux chirurgiens et matrones de donner asile dans leurs maisons aux filles et femmes grosses, lesquels chirurgiens et matrones étaient également tenus par les mêmes règlements, de donner les noms et demeures des filles ou femmes grosses.

Dans ces déclarations de grossesses étaient mentionnés les nom et qualité des parents de la fille, les nom et âge de la fille, les nom et qualité de l'auteur de la grossesse, éventuellement les nom et qualité de son maître, ainsi que l'âge de la grossesse. Au fur et à mesure du durcissement de la législation, dans bien des déclarations était mentionné le caractère accidentel de la grossesse, l'auteur de l'acte était alors un inconnu qui a abusé de la fille... ainsi qu'on le constate dans le cas suivant :

Anne Sorin, fille de Jacque Sorin, de la paroisse de ... laquelle a déclaré être âgée d'environ vingt-deux ans, et être grosse d'environ cinq mois du fait d'un inconnu qui l'a abusée forcément au troisième étage de la maison de Louis Guérin...[Archives municipales de Nantes]

Autre exemple de déclaration :

Perrine Tremeau, fille d'un cuisinier, enceinte des œuvres de Louis dit Polidor, nègre de nacion (sic) demeurant chez le Sieur de la Villestreux père, négociant à la Fosse....

Les grossesses de femmes noires devaient également faire l'objet d'une déclaration quel qu'en soit l'auteur, Blanc ou Noir, la déclaration suivante en donne un exemple :

Hélène, négresse, chez le Sieur Guillodeu, négociant à la Fosse, enceinte du fait d'Antoine, nègre chez le même.

Ou encore :

Anne, mulâtresse esclave, grosse des œuvres de Ratier, quarteron

 

 

Mariages mixtes interdits

Quant aux mariages entre personnes de race noire et de race blanche et vice-versa, ou seulement entre personnes de race noire, leur interdiction posa un certain nombre de difficultés surtout du côté de l'Église qui était depuis fort longtemps habituée à célébrer de tels mariages, et qui ne faisait point de discrimination, la seule condition exigée étant pour elle que les époux fussent baptisés et catholiques. Mais, la rigueur de la loi, la pression de l'administration furent telles que l'Église fut au fil des années contrainte de céder. Sa position passe par un certain nombre de phases, qui vont de la célébration clandestine de mariages, à l'obéissance passive, pour aboutir ensuite à une peur panique des représailles qui entraîne le refus pur et simple de la célébration de ces unions. Deux exemples sont assez significatifs de cette attitude de l'Église face à la pression de l'administration royale. Le premier de ces exemples est un échange de lettres entre l'Intendant de Montpellier et le curé de Villefranche de Laurangais dans le département de Toulouse. Il y aurait eu à Villefranche de Laurangais le mariage d'une mulâtresse répondant au nom de Marie-Claire, en contravention à l'Arrêt du 5 Avril 1778. Le curé répond qu'il ignore cet Arrêt relatif au mariage des Noirs, mulâtres et gens de couleur avec des blancs ; qu'il s'agit de son prédécesseur le curé Gélis, qui a voulu marier sa nièce Marie-Claire amenée des Isles par son frère décédé, qui lui a laissé une dot de 6 000 livres avec le Sieur Pierre Veres, chirurgien, que le curé Gélis est décédé. Il n'est pas dit clairement si le mariage a eu lieu. Il n'est sans doute pas inutile de reproduire ici l'essentiel de cette correspondance et tout d'abord la lettre de l'Intendant de Languedoc au subdélégué de Toulouse dont la teneur est la suivante :

 

Montpellier le 7 Mai 1778

Vous trouverez ci-joint Monsieur, un nombre d'exemplaires de l'Arrêt que SA Majesté vient de donner relativement aux mariages des Noirs, mulâtres et autres gens de couleur avec les Blancs ; je vous prie de le faire publier et afficher dans les principales villes et gros lieux de votre département jusqu'à concurrence du nombre que je vous envoie. Vous voudrez bien tenir aussi la main à son exécution...

 

Le subdélégué de l'Intendance du Languedoc écrit à son tour au Consul [magistrat élu dans les villes du Sud du royaume, chargé de l’administration municipale sous l’Ancien régime] de Villefranche et lui fait part de ce qui suit en ces termes :

 

Vous trouverez ci-joint, Monsieur, une lettre du curé de Dapse (?) communauté de Villefranche de Laurangais par laquelle il m'informe du mariage entre les nommés Marie-Claire, mulâtre (sic) avec un blanc, malgré les dispositions de l'Arrêt du Conseil du Roi du mois d'Avril 1778, qui vous est connu. Je vous prie de vous informer et de me marquer depuis quel temps cette mulâtresse est revenue en France, si le don dont le curé parle est réel, avec la substitution annoncée en faveur des pauvres ; s'il a été passé un contrat de mariage, si le mariage a été béni, qui a signé la dispense de deux bans, et donné la permission d'épouser devant le premier prêtre requis ; le nom, la qualité et la demeure du mari, l'endroit où ils seront...

 

Suit la réponse à cette lettre à l'adresse du subdélégué de l'Intendance du Languedoc à Toulouse :

 

Monsieur

Voici les éclaircissements que nous avons pu trouver au sujet de la nommée Marie-Claire et en réponse aux demandes que vous nous faites par votre lettre...

1°- Que cette fille vint avec le Sieur Gélis A., habitant ici, venant des Isles où il avait demeuré fort longtemps. Ledit Sieur Gélis se disait le père de cette fille ; et il y a environ quinze ans de cette arrivée que par lors cette fille avait environ trois ans ; on assure qu'elle était quarteron, et il est évident qu'elle est plutôt blanche que noire.

- Le don de 6 000 livres fait à cette fille par Monsieur Gélis, ancien curé du pays, le frère dudit Sieur Gélis se disant père de cette fille est nullement vrai.

- Il n'est pas de notre connaissance qu'il y ait eu contrat...

- Il n'est pas non plus de notre connaissance que le mariage a été effectué.

- Sur le rapport de notre curé,  ce sont MM. les Grands vicaires qui ont signé la dispense des deux bans.

- Le Sieur P. Veres fiancé de cette fille est chirurgien...

Voilà, Monsieur, tous les renseignements que nous pouvons vous donner touchant cette affaire...

Sabatier-Consul Maire  [Archives départementales de Haute Garonne]

 

 

 

Des exemples nombreux de cas symboliques de la rigueur de la loi

Le deuxième exemple, certes plus complexe, révèle à la fois l'attitude de la grande noblesse et celle de l'Église au stade où la législation ne tolérait la moindre inobservance des prescriptions royales. Ce cas se présente ainsi :

Un nègre âgé de soixante ans et établi depuis près de cinquante ans en France (à la date de 1778) où il est venu enfant a gagné quelques biens au service de ses maîtres... Il allait se retirer et se marier à une paysanne... quand parut la déclaration du 9 Août 1777 qui ordonne aux Noirs de quitter le royaume. Il a satisfait à ce qu'exige l'article X de la déclaration en faisant déclaration au juge royal voisin, ce qui lui permet de rester en France. Mais quoique la déclaration ne défende pas les mariages, M. le marquis de Rumont, héritier des anciens maîtres de ce nègre et seigneur de ses villages, a conseillé à ce nègre de différer son mariage jusqu'à ce qu'il en ait demandé les ordres de M. de Sartine. [Antoine Comte d’Alby, homme d’État français, lieutenant général de la Police. (1759-1774), puis Secrétaire d’État ) à la Marine (1774-1780)].

Il reçut de ce dernier une "réponse prohibitive". L'exempt [ancien officier de la Police sous l’Ancien Régime] de la maréchaussée de Malesherbes a écrit une pareille lettre au Ministre et a reçu la même réponse négative.

Là-dessus, survient l'Arrêt du Conseil du 9 Avril 1778 qui interdit sur toute l'étendue du territoire du royaume, tout mariage de gens de couleur. Dès lors, le mariage n'est point célébré et ne peut plus se faire. Le document relatif à ce cas précise :

 

Cependant, il faut avouer que ce malheureux et la fille qu'il allait épouser ont fait une faute. Dans le temps où leur mariage était convenu et où on ne prévoyait rien qui pût l'empêcher, la fille est devenue grosse. Si cet homme n'avait pas eu le scrupule de demander les ordres du Ministre suivant le conseil de son maître, il serait marié il y a six mois, la fille qu'il devait épouser ne serait pas déshonorée, l'enfant qui naîtra ne serait pas bâtard car aucune loi ne leur défendait de se marier et aucun curé ni notaire ne pouvaient leur refuser leur ministère....

 

S'ensuit alors un long échange de lettres entre le marquis de Malesherbes et d'autres personnages qui pouvaient de près ou de loin être partie prenante dans cette affaire à un titre ou un autre, affaire dont la complexité s'accroissait de jour en jour. Tout d'abord, cette lettre dont l'auteur s'efforce de faire valoir des arguments à la fois d'ordre moral et d'ordre juridique en faisant observer à Monsieur de Sartine :

 

1-qu'il naîtra toujours en France un enfant mulâtre soit qu'il soit bâtard, soit qu'il soit légitime.

2- qu'aucune faute n'est plus excusable que celle de gens qui sont sur le point de se marier.

3- qu'on peut regarder ce mariage comme avant la défense, puisqu'il l'avait été si M. le marquis n'avait pas connu M. de Sartine et dit à ce nègre de différer et qu'il se chargerait d'en parler au Ministre. C'est dans la précaution qu'on lui a fait prendre qu'est la cause de son malheur.

4- que pour cette raison, la dispense qu'on pourrait accorder à ce malheureux ne tirerait à aucune conséquence d'autant plus que je ne crois pas qu'il y ait un seul autre nègre dans le pays.... Il me semble que tous les motifs commencent à rendre cette demande favorable, et j'observe que c'est dans de semblables cas que l'Église a toujours accordé des dispenses pour les mariages prohibés.

Puisqu'il n'y a point de loi qui déclare ces mariages nuls, point de défenses faites aux curés, mais seulement un Arrêt du Conseil qui défend aux partis de contracter mariage sous peine d'être renvoyés aux colonies, une lettre de M. de Sartine à l'Intendant serait suffisante.

 

Ces mêmes arguments d'ordre juridique et humanitaire sont repris par M. de Malesherbes dans une lettre qu'il adressa au curé de Malesherbes, l'exhortant à célébrer ce mariage et dont voici la copie.

 

Voici, Monsieur, ce que je pense sur ce qui concerne votre fonction dans l'exécution de l'Arrêt du conseil du... concernant les mariages des nègres.

La loi défend aux nègres de se marier aux blancs, mais c'est à eux personnellement que cette défense est faite et non aux curés ; et la preuve que M. de Sartine n'a voulu faire aucune injustice personnelle aux curés : résultat premier de la peine annoncée par cet Arrêt qui est d'être renvoyé aux colonies, peine qui ne peut concerner que les contractants ; deuxièmement, la défense est portée par un Arrêt du Conseil ; en effet, si l'intention du roi avait été de faire défense aux curés de les marier, cette défense ne pourrait être consignée que dans une déclaration. La raison en est que suivant les lois expresses de l'Eglise et du royaume, le curé ne peut pas refuser son ministère aux fidèles de sa paroisse qui se présentent pour se marier.

Pour que la différence de couleur fût un obstacle légal, il faudrait que cela fût porté dans une loi authentique, une loi dont le curé peut exiger en justice réglée si son paroissien le somme de le marier.

L'intention du roi à cet égard est encore manifestée dans la réponse très sage que M. de Sartine a faite à M. le Curé de R... Il lui représente qu'il s'en remet à sa prudence, ce ne serait certainement pas ainsi que le Ministre s'expliquerait s'il était question d'une loi à l'exécution de laquelle le curé fût obligé.

L'affaire étant remise à la prudence du curé de procéder à la célébration en avertissant seulement son paroissien du risque qu'il court et à cet effet lui faisant connaître l'Arrêt du Conseil dont le Ministre lui a donné connaissance. C'est alors au Nègre de voir s'il en veut courir les risques... SA Majesté a voulu obvier aux mariages des nègres qui deviennent trop fréquents et pourraient à la longue influencer sur la race des hommes en France, mais en même temps, il a voulu faire réserve d'en excepter ceux qui sont dans un cas aussi favorable qu'un homme comme celui-ci qui est depuis 58 ans établi en France, n'a plus d'autre patrie et cependant veut se marier, à qui le mariage est plus nécessaire (vieillesse) qu'à un Français qui a une famille, des frères. C'est dans cette intention que par un Arrêt du Conseil dont l'exécution reste dans les mains du Ministre qui peut suivant les circonstances fermer les yeux.

Ainsi, c'est un nègre qui veut se marier et pressentir l'Intendant de la province ou le Ministre lui-même et à s'assurer qu'on ne lui fera point subir la peine de la transportation qui serait bien cruelle pour un homme de soixante ans absolument acclimaté en France....

 

Le paysan et son seigneur

Tandis que le premier groupe d’opposants aux mesures royales : grands aristocrates, grands bourgeois et membres de l’Église, multiplient les procédures et les réclamations, notamment auprès des parlements, pour adoucir ou empêcher l’application stricte desdites mesures, le second groupe se structure et développe des idées tendant à remettre en cause le principe même de l’esclavage. Rassemblée autour de personnalités de premier plan, l’association les Amis des Noirs, a comme tête de proue des militants déterminés, parmi lesquels : Lafayette, Mirabeau, La Rochefoucauld, Condorcet, Lavoisier, l’abbé Sieyès, Brissot, Benjamin Constant, madame de Staël, son fils Gustave et son gendre, le duc de Broglie… Ils sont tous menacés de mort par les représentants des grands planteurs des Antilles pour avoir exigé l’abolition de l’esclavage, et pour militer e ce sens.

L’action de l’association, la Société des Amis des Noirs, quoique moins radicale et moins pragmatique que son homologue et modèle britannique, ne fut pas sans incidence dans le débat sur l’abolition de l’esclavage. En effet, ces personnages influents relient le sort des esclaves noirs à celui de toutes ces humanités souffrantes en France : en tout premier lieu les paysans pauvres, sans terre, exploités par les seigneurs, victimes de toutes les formes d’injustices et d’inégalités sociales, accablés d’impôts, de corvées et de misères.

D’où l’idée d’abattre l’ancien système social, politique et économique, prônée par les philosophes des Lumières.

L’idée d’abolition de l’esclavage rejoint ainsi celle de l’abolition des privilèges pour la liberté, la justice et l’égalité pour tous.

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Published by Tidiak - dans HISTOIRE
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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 07:30

LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE

SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 

 

 

Comment interdire l’entrée du royaume aux Noirs et gens de couleur ?

Une remise en question inattendue

 

Une tâche difficile à laquelle se consacrent les successeurs du Roi-Soleil

La première difficulté résulte sans doute de la nouveauté de la mesure d’interdiction d’entrée et de séjour de cette catégorie de la population alors communément désignée par les termes de noirs et gens de couleur.

Une autre difficulté vient aussi de l’avantage que certains Français trouvaient dans la présence, dans le pays, de ces  noirs et gens de couleur.

Par ailleurs, cette France de la deuxième moitié du 18e siècle est aussi celle des Lumières, des philosophes, où naissent et s’épanouissent les notions de droit, justice, liberté…

Alors que les Noirs de France avaient jusque-là bénéficié de la coutume en vigueur dans le royaume depuis l’édit de Louis X le Hutin, du 3 juillet 1315, qui, après avoir rendu leur liberté aux serfs du domaine royal, interdit toute forme de servitude dans le pays, se heurtèrent soudain à une mesure contraire, leur déniant toute liberté dans ce même royaume.

Les termes de l’édit de 1315 étaient cependant sans équivoque sans son libellé :

Selon le droit de nature, chacun doit naître franc… considérant que notre royaume est dit royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens amande  de nous…

En termes clairs : on naît libre de par la nature ; et toute personne privée de liberté devient libre dès l’instant où elle foule le sol du pays des Francs.

 

Cette coutume ne concernait pas cependant les esclaves vivant hors du royaume, y compris ceux des colonies françaises d’outre-mer. Il suffisait cependant à un esclave voulant recouvrer sa liberté, de se rendre en métropole pour être aussitôt affranchi s’il était esclave auparavant.

 

 

Antinomie : franc et servitude

En conformité avec cette règle, Louis XIV a longtemps bataillé contre les gros planteurs de retour en France (ou en vacances) avec leurs esclaves, qui, de par la coutume ancienne du royaume, étaient déclarés libres. [Voir article de mon blog : Noirs et Africains en France sous les successeurs de Louis XIV, daté du 21 novembre 2011]

 

Louis XIV mourut en 1715. Dès l’avènement de Louis XV (Régence), le nouveau règne crée une police des Noirs en 1716 (édit de 1716), qui sera suivi de bien d’autres édits, sous ce règne et  sous celui de Louis XVI. Cet édit et les suivants durcissent la loi ainsi que la répression contre les récalcitrants, le tout culminant dans l’édit du 9 juillet 1777 dit Déclaration du roi. Il interdit l’entrée eu royaume à tous les gens de couleur, sauf aux domestiques, et ordonne l’expulsion de ceux qui s’y trouvent.

 

 

Déclaration du roi, 9 juillet 1777

Déclaration de 1777 sur le séjour des esclaves en France

Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre : à tous, présents et à venir, salut. Par nos lettres patentes du 3 septembre dernier, nous avons ordonné qu’il serait sursis au jugement de toutes causes ou procès concernant l’état des noirs de l’un ou de l’autre sexe, que les habitants de nos colonies ont amenés avec eux en France pour leur service ; nous sommes informés aujourd’hui que le nombre des noirs s’y est tellement multiplié, par la facilité de la communication de l’Amérique avec la France, qu’on enlève journellement aux colonies cette portion d’hommes la plus nécessaire pour la culture des terres, en même temps que leur séjour dans les villes de notre royaume, surtout dans la capitale, y cause les plus grands désordres ; et, lorsqu’ils retournent dans les colonies, ils y portent l’esprit d’indépendance et d’indocilité, et y deviennent plus nuisibles qu’utiles. Il nous a donc paru qu’il était de notre sagesse de déférer aux sollicitations des habitants de nos colonies, en défendant l’entrée de notre royaume à tous les noirs. Nous voulons bien cependant ne pas priver ceux desdits habitants que leurs affaires appellent en France, du secours d’un domestique noir pour les servir pendant la traversée, à la charge toutefois que lesdits domestiques ne pourront sortir du port où ils auront été débarqués, que pour retourner dans la colonie d’où ils auront été amenés. Nous pourvoirons aussi à l’état des domestiques noirs qui sont actuellement en France. Enfin, nous concilierons, par toutes ces dispositions, le bien général de nos colonies, l’intérêt particulier de leurs habitants, et la protection que nous devons à la conservation des mœurs et du bon ordre dans notre royaume.

A ces causes, etc.

Article 1. – Faisons défenses expresses à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu’ils soient, mêmes à tous étrangers, d’amener dans notre royaume, après la publication et enregistrement de notre présente déclaration, aucun noir, mulâtre, ou autres gens de couleur de l’un ou de l’autre sexe, et de les y retenir à leur service ; le tout à peine de 3.000 livres d’amende, même de plus grande peine s’il y échoit.

Article 2. – Défendons pareillement, sous les mêmes peines, à tous noirs, mulâtres ou autres gens de couleur de l’un ou de l’autre sexe, qui ne serait point en service, d’entrer à l’avenir dans notre royaume, sous quelque cause et prétexte que ce soit.

Article 3. – Les noirs ou mulâtres qui auraient été amenés en France, ou qui s’y seraient introduits depuis ladite publication, seront, à la requête de nos procureurs ès sièges des amirautés, arrêtés et reconduits dans le port le plus proche, pour être ensuite rembarqués pour nos colonies, à nos frais, suivant les ordres particuliers que nous ferons expédier à cet effet.

Article 4. – Permettons néanmoins à tout habitant de nos colonies qui voudra passer en France, d’embarquer avec lui un seul noir ou mulâtre de l’un et de l’autre sexe, pour le servir pendant la traversée, à la charge de le remettre, à son arrivée dans le port, au dépôt qui sera à ce destiné par nos ordres, et y demeurer jusqu’à ce qu’il puisse être rembarqué ; enjoignons à nos procureurs des amirautés du port où lesdits noirs auraient été débarqués, de tenir la main à l’exécution de la présente disposition, et de les faire rembarquer sur le premier vaisseau qui fera voile dudit port pour la colonie de laquelle ils auront été amenés.

Article 5. – Les habitants desdites colonies, qui voudront profiter de l’exception contenue en l’article précédent, seront tenus, ainsi qu’il a toujours été d’usage dans nos colonies, de consigner la somme de 1.000 livres, argent de France, ès mains du trésorier de la colonie, qui s’en chargera en recette, et de se retirer ensuite par devers le gouverneur général ou commandant dans ladite colonie, pour en obtenir une permission qui contiendra le nom de l’habitant, celui du domestique noir ou mulâtre qu’il voudra emmener avec lui, son âge et son signalement ; dans laquelle permission la quittance de consignation sera visée, à peine de nullité, et seront lesdites permission et quittance enregistrées au greffe de l’amirauté du lieu du départ.

Article 6. – Faisons très expresses défenses à tous officiers de nos vaisseaux de recevoir à bord aucun noir ou mulâtre ou autres gens de couleur, s’ils ne leur représentent ladite permission duement enregistrée, ainsi que la quittance de consignation ; desquelles mention sera faite sur le rôle d’embarquement.

Article 7. – Défendons pareillement à tous capitaines de navire marchand de recevoir à bord aucun noir, mulâtre ou autres gens de couleur, s’ils ne leur représentent la permission enregistrée, ensemble ladite quittance de consignation, dont mention sera faite dans le rôle d’embarquement ; le tout à peine de 1.000 livres d’amende pour chaque noir ou mulâtre, et d’être interdits pendant trois ans de toutes fonctions, même du double desdites condamnations en cas de récidive ; enjoignons à nos procureurs ès sièges des amirautés du lieu de débarquement, de tenir la main à l’exécution de la présente disposition.

Article 8. – Les frais de garde desdits noirs dans le dépôt, et ceux de leur retour dans nos colonies, seront avancés par le commis du trésorier général de la marine dans le port, lequel en sera remboursé sur la somme consignée en exécution de l’article 5 ci-dessus ; et le surplus ne pourra être rendu à l’habitant, que sur le vu de l’extrait du rôle du bâtiment sur lequel le noir ou mulâtre domestique aura été rembarqué pour repasser dans les colonies, ou de son extrait mortuaire, s’il était décédé : et ne sera ladite somme passée en dépenses aux trésoriers généraux de notre marine, que sur le vu desdits extraits en bonne et due forme.

Article 9. – Ceux de nos sujets, ainsi que les étrangers, qui auront des noirs à leur service, lors de la publication et enregistrement de notre présente déclaration, seront tenus dans un mois, à compter du jour de la dite publication et enregistrement, de se présenter par devant les officiers de l’amirauté dans le ressort de laquelle ils sont domiciliés, et, s’il n’y en a pas, par devant le juge royal dudit lieu, à l’effet d’y déclarer les noms et qualités des noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur de l’un et de l’autre sexe qui demeurent chez eux, le temps de leur débarquement, et la colonie de laquelle ils ont été exportés : voulons que, passé ledit délai, ils ne puissent retenir à leur service lesdits noirs que de leur consentement.

Article 10. – Les noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur, qui ne seraient pas en service au moment de ladite publication, seront tenus de faire, aux greffes desdites amirautés, ou juridictions royales, et dans le même délai, une pareille déclaration de leurs noms, surnom, âge, profession, du lieu de leur naissance, et de la date de leur arrivée en France.

Article 11. – Les déclarations prescrites par les deux articles précédents seront reçues sans aucun frais, et envoyées par nos procureurs èsdit sièges, au secrétaire d’État ayant le département de la marine, pour, sur le compte qui nous en sera rendu, être par nous ordonné ce qu’il appartiendra.

Article 12. – Et attendu que la permission que nous avons accordée aux habitants de nos colonies par l’article 4 de notre présente déclaration, n’a pour objet que leur service personnel pendant la traversée, voulons que lesdits noirs, mulâtres ou autres gens de couleur demeurent, pendant leur séjour en France, et jusqu’à leur retour dans les colonies, en l’état où ils étaient lors de leur départ d’icelles, sans que ledit état puisse être changé par leurs maîtres, ou autrement.

Article 13. – Les dispositions de notre présente déclaration seront exécutées nonobstant tous édits, déclarations, règlements, ou autres à ce contraires, auxquels nous avons dérogé et dérogeons expressément.

Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant notre cours de parlement à Paris, etc.

Donné à Versailles, le 9 août 1777

 

Une population partagée

Pour une application stricte de la nouvelle loi, la police sévit de façon extrêmement brutale contre les Noirs et gens de couleur. Des situations et droits acquis de longue date sont remis en cause. Cette déclaration du roi décide la création de lieux de regroupement de Noirs dans des dépôts dénommés dépôts de Noirs, situés dans les ports, en vue d’expulser tous les Noirs vers les îles d’Amérique, sans aucune considération de leur pays d’origine. Ainsi, un Noir originaire de Martinique pouvait se retrouver en Guadeloupe, un Noir originaire de Madagascar en Martinique…

Le dépôt le plus important fut implanté à Brest.

Photographie, Y. Le Douget

in Annick Le Douget, Juges, Esclaves et Négriers en Basse-Bretagne, 1750-1780, l’émergence de la conscience abolitionniste.

 

 

La population est quelque peu désemparée, perplexe.

Les autorités royales, avec la police des Noirs, sont les seules engagées avec détermination et zèle dans ces opérations ; la population, elle, est désemparée, perplexe.

En effet, durant toute la période du règne de ces deux monarques, jusqu’à la Révolution qui mit fin à la police des Noirs, l’attitude de la population fut partagée, de l’étonnement à l’attentisme, puis pour  une fraction, à la résistance et à la désobéissance à la volonté royale.

Ces sentiments mêlés se retrouvent dans l’avis  du Chevalier de Boufflers, ancien gouverneur du Sénégal.

 

Chevalier de Boufflers

Stanislas Jean de Boufflers, marquis de Remiencourt, plus souvent appelé le Chevalier de Boufflers (1738-1815), poète français.

Destiné à l’Église, il refuse d’entrer dans les ordres et opte pour la carrière militaire. Il devient gouverneur du Sénégal en 1785. C’est lui qui a fait de Gorée la capitale de la colonie française du Sénégal qui le restera jusqu’en 1929.

Revenu en France en 1788, il se remet à la poésie. En 1789, envoyé aux États Généraux, à Versailles, au début de la Révolution, il s’y montre enthousiaste et fervent partisan des idées nouvelles. Mais, effrayé par le tourbillon de la Révolution, il émigre après le 10 août 1792, date de la chute de la royauté.

De retour en France en 1800, il se retire dans ses terres et se consacre à la poésie.

 

 

Des arguments caractéristiques d’une situation

Les propos du Chevalier de Boufflers pourraient se résumer ainsi : Il faut les renvoyer du royaume, mais, ils peuvent être utiles à la France.

Sa lettre adressée au responsable de la police des Noirs en 1778, commence par exposer les principales raisons qui militent contre l’introduction des Noirs sur le sol de France, avant un plaidoyer bien argumenté pour montrer le contraire.

A Monsieur le Comte

Principales raisons contre l'introduction des Nègres en France :

1°- Ils prennent en France un esprit indépendant qui devient d'un exemple dangereux et qui a de mauvaises suites à leur retour dans les colonies.

- On trouve dans ces colonies tous les moyens nécessaires pour leur donner l'éducation dont ils peuvent avoir besoin sans qu'on soit obligé de les emmener en France.

- Il faut prévenir les mariages mixtes et le mélange des couleurs.

Motifs pour faire quelques exceptions en faveur de la colonie du Sénégal :

1°- Il est en général d'une sage prévoyance de s'opposer à l'introduction des Nègres en France à cause de l'indiscipline et de l'insolence que les esclaves d'Amérique contractent dans leurs voyages et des suites fâcheuses qui en résultent à leur retour dans les colonies.

Mais, ces raisons sont absolument étrangères à la colonie du Sénégal. Si je propose de faire venir quelques Noirs pour un temps limité, ce ne sont que des habitants libres, et ce n'est que dans l'intérêt de leur donner un commencement d'éducation au service du roi et au commerce de la nation dans nos établissements sur la Côte d'Afrique. Cet objet est d'autant plus intéressant qu'il est presque impossible, dans l'état actuel des choses d'avoir dans ce pays là de bons facteurs et de bons directeurs de comptoirs. Les naturels du pays, par ignorance et leurs vices en sont absolument incapables. Les Blancs de leur côté n'y sont point propres...

- S'il existe dans les colonies d'Amérique assez de maîtres en tout genre pour former les nègres aux talents et aux métiers dont ils sont susceptibles, il n'en est pas de même dans la concession française en Afrique... A l'utilité de cette éducation se joint celle de faire prendre à ces noirs une idée de nos mœurs, de nos arts, de notre luxe, de notre politesse pour qu'une fois retournés dans leurs pays, ils y fixent les regards et l'attention de leurs compatriotes...

Les enfants qui résulteraient de la débauche qu'on prévoit, seraient assez reconnaissables pour ne tromper aucun regard et peuvent au bout de deux ans, être renvoyés dans nos colonies d'Amérique... (Archives Nationales).

 

Rien n’y fait. Les conditions d’application de la Déclaration de 1777 renforcées par celles de l’édit de 1778, ne laissent aucun répit aux personnes concernées, Louis XVI voulant une stricte application de sa volonté.

Pour les esclaves amenés à Paris, la permission délivrée par les administrateurs sera enregistrée au greffe du siège de la Table de Marbre à Paris ; il faudra indiquer d'une manière précise le métier et le maître chargé d'instruire les esclaves (article 3). Les esclaves devant apprendre un métier ne pourront être gardés plus de trois ans en France ; sinon, ils seront confisqués au profit du roi (article 6) ; "les habitants des colonies qui voudront s'établir dans notre royaume ne pourront y garder dans leurs maisons aucuns esclaves de ni l'un ni l'autre sexe, quand bien même ils n'auront pas vendu leurs habitations dans leurs colonies..."(article 7). Pour chaque Nègre non renvoyé, outre qu'il sera confisqué, le maître devra payer 1 000 livres, somme consignée d'avance pour obtenir la permission de l'emmener (article 8). Quant à ceux qui sont actuellement en France, les maîtres seront tenus d'en faire dans trois mois la déclaration au siège de l'Amirauté, en s'engageant en même temps à les renvoyer dans un an (article 9). "Les esclaves nègres qui auront été emmenés en France ne pourront s'y marier, même du consentement de leurs maîtres, nonobstant ce qui est porté par l'article 7 de notre Edit du mois d'Octobre 1716, auquel nous dérogeons quant à ce "article 10". Dans aucun cas, ni sous quelque prétexte que ce puisse être, les maîtres qui auront emmené en France des esclaves de l'un ou de l'autre sexe ne pourront les y affranchir que par testament ; et les affranchissements ainsi faits ne pourront avoir lieu qu'autant que le testateur décidera avant l'expiration des délais dans lesquels les esclaves emmenés en France doivent être renvoyés dans les colonies (article 11). Enfin, il est prescrit d'élever les esclaves dans la religion catholique, apostolique et romaine. (Archives Nationales).

 

 

Les Indésirables

Les méthodes et moyens utilisés à la fois contre les Noirs et gens de couleur et contre les Français réfractaires ou militants actifs opposés à la volonté royale, sont de plus en plus nombreux et considérablement durcis.

Parmi les moyens utilisés : la pression chaque jour plus accrue contre les Français qui contestent la loi d’expulsion : aristocrates, marins établis, parlements, surtout le Parlement de Paris et celui de Bretagne, membres de l’Église : prêtres, curés…

Le comptage des Noirs fut aussi un de ces moyens. Obligation était faite à chaque localité ou ville de donner le nombre de Noirs qui y résidaient, avec indication de l’identité, sexe, âge, adresse…Très souvent, les chiffres fournis par les habitants étaient considérablement minorés. Certains s’y refusaient, s’exposant ainsi aux sanctions encourus.

L’Église se trouvait parfois face à des situations des plus cocasses : une des raisons principales de son entrée en dissidence par rapport à la volonté royale, fut l’interdiction du mariage entre des Noirs entre eux, et entre Noirs et Blancs.

En effet, une ordonnance du roi datée du 5 avril 1778, complétant la Déclaration de 1777, précise :

Sont interdits les mariages entre Noirs et Blancs et il est fait défense à tous notaires de passer aucun contrat de mariage entre eux, et tout curé de célébrer ou bénir ces mariages, à peine d’amende.

À cet égard, les propos résignés d’un curé, frustré après s’être heurté à la rigueur de la loi et avoir de ce fait renoncé au mariage qu’il s’apprêtait à célébrer, sont significatifs de l’impuissance de l’Église face à la volonté royale.

Monsieur et cher confrère.

Tout considéré, je ne puis me déterminer à passer outre pour le mariage de M. Domingue et je suis au désespoir de ne pouvoir effectuer la promesse que j'ai faite avec bien de la peine à M. de Malesherbes que je respecte et honore infiniment : ce serait aller directement contre les intentions de SA Majesté et contrairement à l'Arrêt de son Conseil ; ce n'est point à moi d'appliquer la loi, mais de m'y conformer à la lettre ; je suis vrai, j'aime la paix, je ne veux point d'embarras et je crains de me compromettre ; d'ailleurs mes amis et même mes confrères ne me le conseillent pas.

[…]

       Curé de Rumont

 

[Malesherbes : le seigneur qui avait sollicité le curé pour le mariage de Domingue, le Noir à son service]

 

Par ailleurs, l’objectif visé par la décision royale étant de vider le royaume de toute présence de Noirs, la surveillance constante, la traque permanente, et l’expulsion de toute femme noire enceinte vers les colonies, devient un volet important de l’action de la police des Noirs.

 

Malgré tout quelques Français sont partisans des mesures édictées contre les Noirs, et font preuve de zèle pour les défendre.

Ce sont d’abord des travailleurs blancs qu’inquiète le nombre croissant de Noirs sur le marché du travail. Quelques affrontements ou troubles sont signalés dans des villes, comme à Bordeaux où ce genre d’affrontement semble avoir connu un développement important. (Archives municipales de Bordeaux).

Parmi les soutiens des nouvelles mesures, on compte également, d’après les Archives de la ville de Paris, des femmes blanches des maisons closes, qui protestaient contre la concurrence des femmes noires.  Elles réclamaient bruyamment le renvoi de ces dernières aux colonies, parce qu’elles nuisaient à leur commerce.

Quelques années plus tard, lorsque la Convention décréta l’abolition de l’esclavage, des femmes s’écrièrent sur la place du marché à Paris : Ma foi, on nous fout de belles sœurs noires, nous ne pouvons  jamais vivre avec des femmes comme cela.(Cohen B. William, Français et Africains, Les Noirs dans le regard des Blancs, Gallimard, Paris, 1981).

 

Cependant, en définitive, les mesures royales incarnées par la police des Noirs, n’atteignirent jamais leur objectif, à la mesure de la volonté du roi ; jamais les autorités ne prirent le dessus en ce domaine.

 

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 10:51

 

Marie-Thérèse Colimon Hall,

née le avril 1918 à Port-au-Prince et morte en avril 1997, est une enseignante, féministe, poétesse, dramaturge et écrivaine haïtienne.

 

Marie-Thérèse Colimon Hall

 

 

S'il fallait, au monde, présenter mon pays

 

S'il fallait, au monde, présenter mon pays,

Je dirais la beauté, la douceur et la grâce

De ses matins chantants, de ses soirs glorieux ;

Je dirais son ciel pur, je dirais son air doux.

L'étagement harmonieux des mornes bleuissants ;

Les molles ondulations de ses collines proches

La changeante émeraude des cannes au soleil

Les cascatelles glissant entre les grosses pierres :

Diaphanes chevelures entre les doigts noueux

Et les soleils plongeant dans des mers de turquoise...

 

Je dirais, torches rouges tendues au firmament,

La beauté fulgurante des flamboyants ardents

Et ce bleu, et ce vert, si doré, si limpide

Qu'on voudrait dans ses bras serrer le paysage.

 

Je dirais le madras de la femme en bleu

Qui descend le sentier son panier sur la tête,

L'onduleux balancement de ses hanches robustes

Et la mélopée grave des hommes dans le champ,

Et le moulin grinçant sous la lune la nuit,

Les feux sur la montagne à mi-chemin du ciel ;

Le café qu'on recueille sur les sommets altiers

L’entêtante senteur des goyaves trop mûres...

 

Je dirais dans les villes, les torses nus et bronzés

De ceux qui, dans la rue sous la dure chaleur,

Ne se laissent pas effrayer par la plus lourde peine ;

Et les rameurs menant, à l'abri de nos ports,

Lorsque revient le soir, les corallins dansants

Cependant que les îles au large, paresseuses,

Laissent monter en fumée, au fond du crépuscule

La lente imploration de leurs boucans lointains...

Mais j'affermis ma voix d'une ardeur plus guerrière

Pour dire la vaillance de ceux qui l'ont forgé ;

Je dirais la leçon qu'au monde plus qu'étonné,

Donnèrent ceux qu'on croyait des esclaves soumis.

 

Je dirais la fierté, je dirais l'âpre orgueil,

Présents qu'à nos berceaux nous trouvons déposés,

Et le farouche amour que nous portons en nous

Pour une liberté au prix trois fois sanglant...

Et le bouillonnement vif montant dans nos artères

Lorsqu'au fond de nos bois nous entendons, la nuit,

Le conique tambour que nos lointains ancêtres

Ont porté jusqu'à nous des rives de l'Afrique,

Mère vers qui sans cesse sont tournés nos regards...

S'il fallait au monde présenter mon pays,

Je dirais plus encor, je dirais moins encor.

Je dirais ton cœur bon, ô peuple de chez nous.

 

 

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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 08:23

EMMANUEL KANT : LES LUMIÈRES DU XVIIIe SIÈCLE.

LE DEVOIR D’ÊTRE SOI-MÊME

Oser savoir pour s’affranchir de la servitude

 

Emmanuel Kant (1724-1804)

 

 

Emmanuel Kant, philosophe allemand (1724-1804)

Emmanuel Kant fait partie du cercle étroit des très grands philosophes du 18e siècle : les philosophes des Lumières.

Il fut le Copernic de la pensée philosophique à laquelle il apporta une dimension nouvelle fondatrice. C’est la pensée même ou la manière de penser qui s’en trouva profondément changée.

Pour Kant, la connaissance naît surtout d’une activité préformée de l’esprit humain. Ce n’est pas parce que l’on tient un discours que l’on tient nécessairement un discours vrai, qui ait une signification réelle.

Cette révolution de la pensée philosophique est illustrée par l’ensemble de son œuvre, notamment ses trois grandes publications qui constituent une véritable bible de la pensée philosophique.

La critique de la pensée pure (1781).

La critique de la raison pratique (1788).

La critique du jugement (1790).

« La Minorité, c'est-à-dire l’incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui, minorité dont le « mineur » est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! [« Ose savoir »] Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Telle est la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère [...], restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu'il soit si facile à d'autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d'être mineur ! Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n'ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n'ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d'exercer une haute direction sur l'humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas hors de la voiture d'enfant où ils les tiennent enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de s'aventurer seules au-dehors. »

 

Le devoir d’oser

      La volonté d’exister

« Or, ce danger n'est vraiment pas si grand ; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement de l'envie d'en refaire l'essai.

Il est donc difficile pour l'individu de s'arracher à la minorité, qui est presque devenue pour lui un état naturel. Il y a même pris goût, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé en faire l'essai. Institutions et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt d'un mauvais usage raisonnable des dons naturels, voilà les grelots que l'on a attachés au pied d'une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu'un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu'il n'est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui sont arrivés, par le propre travail de leur esprit, à s'arracher à la minorité et à pouvoir marcher d'un pas assuré. »

 

De la Minorité à la Majorité

      Une volonté libératrice

« Mais qu'un public s'éclaire lui-même rentre davantage dans le domaine du possible, c'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent par eux-mêmes, parmi les tuteurs patentés de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu'il a été incité à l'insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes d'accéder aux Lumières : tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés parce qu'en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux Lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse, mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens, de lisière à la grande masse privée de pensée.

Or, pour propager ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. »

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? (1784).

 

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