Un conflit aux facettes multiples
De la rébellion touarègue à la désintégration nationale
Peuple berbère, les Touaregs sont les premiers occupants du Sahara central : Algérie, Libye ainsi que les bordures du Sahel : Niger, Mauritanie, Mali, Burkina Faso,
Tchad...
Traditionnellement nomades
et guerriers, les Touaregs ont comme activité principale l'élevage de chameaux et de chèvres. L'agriculture, en complément de leur alimentation, est pratiquée par des serfs noirs à leur
service. A leur service également des esclaves noirs domestiques.
La hiérarchie
sociale très stricte comporte cinq principaux groupes allant des nobles aux esclaves. L'activité guerrière est valorisée par la société et constitue une source de richesse et de prestige par les
razzias de bétail ou les expéditions militaires contre des caravanes dans le désert ou contre les agriculteurs sédentaires. Les heurts entre Touaregs et Noirs sédentaires ont fait partie du
quotidien jusqu'à la colonisation.
Après les conflits l'opposant aux
Arabes, la
colonisation a constitué un premier
accroc avec ce peuple fier pour qui le nomadisme est assimilé à la liberté.
Les Touaregs ont résisté farouchement et longtemps à la
colonisation française qui ne s'imposa qu'au prix d'actions particulièrement sanglantes de part et d'autre.
Pourtant, les premiers voyageurs européens, Barth (1850-1855) et surtout Duveyrier (1859-1863), trouvent fort sympathiques ces "chevaliers du
désert". Mais les Touaregs leur refusent le droit de traverser le Sahara. Le reste n'est qu'une suite d'affrontements sanglants jusqu'à la fin du 19e siècle.
Tombouctou est occupée par la France en 1894 et Gao en
1899. La "pacification" ne met pas fin aux attaques des Touaregs contre les postes français pendant les deux premières décennies du 20e siècle. Elle
se fait néanmoins grâce aux concessions faites aux Touaregs dont notamment la liberté de se déplacer et la dispense de certaines obligations auxquelles étaient soumis les autres
colonisés.
L'indépendance de l'AOF à partir de 1960 met en lumière la spécificité touarègue dans l'ensemble colonial français d'Afrique. Les Touaregs ne veulent pas faire partie d'un État africain où
ils seraient minoritaires démographiquement et culturellement.
Le 30 octobre 1957, sentant venir l'indépendance (après
la Loi-Cadre de 1956), les Touaregs et les Maures de l'AZAWAD (étymologiquement "la terre de transhumance" ou "le pâturage") demandent aux autorités
françaises de ne pas être inclus dans ces nouveaux États. Une pétition signée par 300 chefs locaux est transmise à Paris, mais ne reçoit pas de réponse.
Après le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, dès le 30 mai, les Touaregs réitèrent leur demande en invoquant une incompatibilité avec les sociétés subsahariennes.
Le souhait émis dans cette requête est d'être
intégrés au Sahara français du Sud-Algérien. Cette requête, pas plus que la pétition de 1957, n'est prise en considération. Elle est ignorée par de
Gaulle.
Le nouvel État malien et les Touaregs : révoltes et répression,
révoltes et accords
Les Touaregs, en général, ne se sont jamais sentis à
l'aise au sein de l'État malien (même
s'ils ont donné ministres, députés, cadres au pays).
Dès l'indépendance
proclamée, le territoire de l'AZAWAD devient le théâtre de nombreux heurts entre l'armée malienne et les Touaregs. Ceux-ci réclament l'autodétermination de
leur territoire.
En 1963, éclate la première rébellion contre
l'État malien, très durement réprimée par l'armée nationale. Les
rébellions qui se succèdent, en particulier dans les années 1990 et 2000, sont motivées par la même volonté d'autonomie mais s'y greffent les conséquences
d'un bouleversement dans le mode de vie de la population touarègue dû aux graves sécheresses dans le Sahel au début des années 1970. Les troupeaux de chameaux et de chèvres sont décimés à 80%
voire davantage. Le choc est rude, car "quand les animaux meurent, les Touaregs meurent".
Ils doivent alors subir une sédentarisation forcée (cependant souhaitée par le gouvernement depuis l'indépendance). Beaucoup abandonnent le nomadisme pour se fixer, principalement dans les grandes
villes en bordure du Sahara, en Algérie comme au Mali ou au Niger. L'usage du camion se substituant à celui du chameau, la mutation est brutale et l'adaptation difficle.
Devenus sédentaires en partie, les Touaregs mesurent le
retard de l'AZAWAD, leur territoire d'origine, par rapport au reste du pays en matière de développement et s'estiment marginalisés, oubliés dans les différents plans de développement élaborés depuis l'indépendance. Le mouvement irrédentiste s'organise et se structure. Le mouvement
national de libération de l'AZAWAD (MNLA) voit le jour en 1988. Au motif d'incompatibilité sociale et culturelle, s'ajoute un ressentiment de
laissés-pour-compte.
Par ailleurs, le Guide libyen M Kadhafi ne cesse de jouer
un rôle de pompier-pyromane dans les difficiles rapports entre les Touaregs et l'État malien. Sa chute voit le retour de nombreux Touaregs maliens installés en Libye, dont beaucoup de cadre dans l'armée. Ceux-ci, surarmés
grâce aux armes provenant des arsenaux libyens, constituent le fer de lance de la rébellion.
Les armes libyennes assurent la victoire du MNLA
L'incapacité de l'État malien à imposer son autorité sur ces immenses espaces
désertiques favorise non seulement le renforcement de la dissidence touarègue mais aussi le grand banditisme et les activités terroristes. Plusieurs mouvements
islamistes radicaux investissent le Nord devenu une véritable plateforme de trafics en tous genres, notamment d'armes et de drogues. Les prises d'otages et les fabuleuses rançons qui en
résultent constituent leur trésor de guerre et leurs moyens d'action. C'est dans ce contexte qu'un coup d'État militaire, perpétré le 22
mars 2012, renverse le président A. T. Touré démocratiquement élu, à seulement un mois de la fin de son second mandat, entraînant la déroute de l'armée, la désorganisation de
l'État et le blocage des institutions.
Le mouvement national de libération de l'AZAWAD proclame unilatéralement l'indépendance de ce territoire le 6 avril 2012, indépendance rejetée par l'Union africaine, la CEDEAO ainsi que la Communauté
internationale.
Les islamistes, ceux d'AQMI et d'Ansar ed Din, déploient leur drapeau dans le nord du pays et menacent d'imposer à l'ensemble du territoire national la charia par la force des armes. Les trois régions
du Nord occupées : Kidal, Gao, Tombouctou, sont aujourd'hui les premières confrontées à l'épreuve de la loi coranique.
des islamistes d'Ansar ed Dine armés et sûrs d'eux
Comment le Mali en est-il arrivé là
?
Tous les gouvernements successifs du pays depuis
l'indépendance ont chacun leur part de responsabilité dans le pourrissement de la question touarègue, même si le président déchu en mars dernier s'est montré
particulièrement "mou" dans la résolution de cette question et surtout dans l'incrustation et les activités des islamistes dans le nord du pays.
La république de l'AZAWAD est-elle viable
?
Le Nord-Mali est-il perdu ?
Quel risque pour l'avenir du Mali
?
Solution militaire ou solution politique
?
Ces questions sont liées. Il faut sauver le
Nord pour sauver le Mali. Que peut l'armée malienne ? Peu de chose... Il faut d'abord recréer une armée équipée, homogène, animée par la volonté d'aller conquérir le Nord.
Comment créer une telle armée dans un pays sans État, décapité ? Un pays où s'affrontent gouvernement civil et gouvernement militaire, militaires putschistes et militaires loyalistes, un pays
pour lequel le terme approprié est aujourd'hui con-fu-sion.
Une réaction de l'armée malienne étant pour l'heure hors
de question, seule une solution militaire extérieure pourrait combler le vide de la force armée nationale. Quels États, quelles organisations internationales pourraient endosser la
charge d'une telle mission et comment ? Encore faudrait-il que l'impulsion vienne de l'État malien (quel État ?).
De tous les États
sahéliens concernés par la situation au Nord-Mali, seule l'Algérie dispose du potentiel en hommes, en armes, en expérience du terrain. Seule, son intervention pourrait avoir une action
décisive. Mais en a-t-elle la volonté ?
Solution militaire ou négociation
?
Quel interlocuteur pour les rebelles touaregs et les
islamistes radicaux ? Ces derniers ont-ils jamais accepté compromis et concessions ?
Comment le Mali a-t-il pu tomber si bas et comment le relever
?
C'est par cette question qu'il faudrait commencer. Mais
celle qui prime sur toutes les autres est : "Comment en est-on arrivé là ?" Comment un pays indépendant depuis plus de 50 ans, immense par la
géographie et l'histoire, considéré comme un modèle de démocratie en Afrique depuis plus de 20 ans a-t-il pu s'écrouler comme un château de cartes en quelques
semaines ? En 5 semaines à peine, ce grand pays a tout perdu : son président, son gouvernement, ses institutions, son unité...
Comment et pourquoi ?
Ce questionnement incombe tout d'abord aux seuls
Maliens, sans lesquels il n'y aura ni unité, ni État, ni progrès.
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