AFRIQUE

Vendredi 12 mai 2006
Le continent le plus pauvre du monde qui recèle les plus fabuleuses ressources naturelles de la planète.
Le continent de la jeunesse enthousiaste et radieuse dont le sort conditionne pour une grande part l'avenir du monde.
L'Afrique mérite d'être connue à sa juste mesure pour que sa faillite ne signifie pas celle de l'Europe dont elle est proche par la géographie et l'histoire.

Les ouvrages  déjà publiés et à venir présentent un état des lieux objectif et précis et proposent des remèdes au sous-développement fondés sur l'expérience et le bon sens. Des ouvrages qui, à ce titre, mériteraient d'être connus et analysés.

Ces ouvrages sont recommandés à tous ceux qui recherchent une documentation complète, précise et actualisée sur ce continent et qui s'interrogent sur les raisons de son sous-développement économique actuel.

Par Tidiane Diakite
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Samedi 8 juillet 2006

Pourquoi tant de polémique et de malentendu ?

de Tidiane DIAKITE*

 

Si le thème de la traite des Noirs et de l’esclavage devient de nos jours un sujet de polémique et d’affrontements en France, c’est que ce qui devait être dit et fait ne l’a pas été au moment opportun. Il en va de même des vérités sur la colonisation.

La traite atlantique fut longtemps considérée comme un sujet tabou, à enfouir au plus profond des consciences. Or, ce sujet reste, qu’on le veuille ou non, un sujet d’histoire. La vérité historique ne peut s’accommoder indéfiniment de la culture du tabou.

Depuis quelques années, des villes françaises, qui furent pendant trois siècles des foyers actifs de la traite, telle Nantes (bientôt Bordeaux ?), ont pris le parti de faire face à cette réalité incontournable de leur passé. Ce qui les honore.

Si tous les protagonistes du commerce esclavagiste faisaient preuve du même courage et de la même lucidité, nous aboutirions à terme sinon à un consensus historique, du moins à une relative paix des consciences.

Si la traite fut indéniablement un crime parmi les plus odieux contre l’humanité, les criminels qui lui ont permis de naître et de culminer au summum de l’horreur sont à rechercher à la fois en Europe et en Afrique. Sans la complicité active et intéressée de chefs africains eux-mêmes, la traite n’aurait eu ni l’ampleur ni la durée qu’on lui connaît.

La mémoire de la traite doit être une mémoire partagée afin que ce triste épisode de l’histoire africaine ne reste pas dans les cœurs de ceux qui en furent les victimes, une blessure toujours à vif. Au-delà de l’Afrique, les traites négrières (occidentale et orientale) constituent une tache sur la page de l’histoire de l’Humanité.

Chaque protagoniste et chaque camp  - celui des acheteurs européens comme celui des vendeurs africains -  doit d’abord porter le regard au fond de sa propre conscience avant de le porter sur les autres. Seul moyen de tirer les leçons de ce passé commun afin de parvenir à une nécessaire réconciliation des esprits, en tournant ensemble, définitivement, une page douloureuse de l’histoire de l’humanité. 

 

* Auteur de « Les collaborateurs africains de la traite atlantique. XVe- XIXe siècle. Société des Ecrivains »  

Par Tidiane Diakite
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Jeudi 20 juillet 2006

  

Colonisation et immigration africaine en France

                       Pourquoi la France ?

 

Comment répondre à cette question sans un détour obligé par l’histoire, un simple survol de l’essentiel ? 

Tout d’abord, un indice révélateur quoique anachronique par quelques aspects : le traditionnel Sommet France-Afrique, institution unique au monde, véritable rituel consacré qui suscite la curiosité des autres nations. 

Lors de l’ouverture de ce sommet, en 1973 comme en 2006 (le protocole est immuable), le Président le la République française (Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chirac) arrive dans la salle de réunion le dernier. Les chefs d’Etat africains attendent sagement que le président français fasse son entrée. Puis, ils se lèvent tous et restent debout face au « Pater familias ». Le rituel est le même quel que soit le lieu où se tient le Sommet : à Dakar, au Sénégal, à Brazzaville, au Congo, à Bamako, au Mali ou à Paris…

Entre la France et l’Afrique, c’est une histoire longue qui commence au Sénégal. La plus ancienne ville européenne d’Afrique de l’Ouest est française : Saint-Louis, premier établissement français d’Afrique, fondé en 1638 sous Louis XIII et baptisé Saint-Louis en l’honneur du petit roi Louis XIV qui venait de naître au château royal de Saint-Germain-en- Laye.

D’une manière générale, le Sénégal est exemplaire dans l’histoire de la colonisation française en Afrique. Pour les pères de cette colonisation, l’objectif était l’ « assimilation » des populations indigènes pour en faire des « Africains-Français ». 

Quatre communes furent pionnières de l’assimilation : Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar. Ces communes furent érigées en communes de plein exercice, c’est-à-dire qu’elles avaient désormais à leur tête un maire élu. Mieux, dès 1840, par ordonnance royale du 7 septembre 1840, ces communes reçurent le droit d’élire un député commun devant siéger au Parlement à Paris. Les ressortissants de ces quatre communes étaient par conséquent « citoyens français » de droit. 

Des Sénégalais sont ainsi devenus citoyens français avant les Corses, les Niçois ou les Savoyards. En 1848, Saint-Louis donna son premier député à l’Assemblée nationale française ; il était métis, symbole parfait d’une « communion » culturelle et spirituelle. Surtout promesse d’intégration.

Saint-Louis sera tête de pont de la présence française dans tout le territoire du Sénégal, puis dans tout le continent. La France entreprend, méthodiquement sa pénétration à l’intérieur de l’Afrique et sa domination progressive des peuples autochtones avant de constituer son grand empire colonial africain. 

Sous la IIIe République, l’histoire des rapports entre la France et ses possessions africaines s’étoffe et se diversifie. 

La guerre de 1914-1918 constitue un moment privilégié dans ces rapports. La guerre révèle l’Afrique aux Français. L’Afrique arrive et entre en France par la grande porte. Les Français découvrent non pas l’Afrique mais les Africains, ces enfants de leurs « belles colonies » par le biais de la fameuse « force noire », c’est-à-dire les tirailleurs sénégalais, expression illégitime car désignant en réalité tout les Noirs, de tous les territoires français d’Afrique incorporés dans l’armée française. 

A la fin de la guerre, en 1918, certains de ces « tirailleurs » s’installent en France, une minorité. Pour ceux qui rentrent au pays (l’immense majorité), leur imaginaire reste désormais peuplé par les images et les symboles de France, transmis de génération à génération. 

Puis arrive la Deuxième Guerre mondiale. L’Afrique y joue à nouveau un rôle important par sa contribution en hommes et en ressources. Mais aussi par sa position stratégique. Le maréchal Pétain et le général de Gaulle ont un point commun : ils comptent tous deux sur l’Afrique qui demeure un lieu stratégique du plus haut intérêt pour chacun d’eux personnellement et dans le contexte de guerre mondiale. De toute évidence, le continent noir demeure un atout maître aux mains de la France résistante ou collaboratrice. Vichy investit l’Afrique, de Gaulle en fait autant. 

La IVe République veut rapprocher davantage le destin des peuples colonisés d’Afrique de celui de leur métropole. La France veut « traiter les indigènes comme ses fils et crée de nouvelles institutions adaptées à cet objectif : « l’Union française », puis « l’Association », à défaut de l’ « assimilation », vieux mot d’ordre de la IIIe République. 

Enfin, la Ve République invente « la Communauté » qui remplace l’ « Union française », toujours dans un souci de renforcement des liens entre la France et ses peuples colonisés, la Communauté étant constituée des DOMTOM et des territoires français d’Afrique. Ces deux temps forts (IVe et Ve Républiques jusqu’aux indépendance en 1960) sont des moments privilégiés dans les rapports entre la France et ses coloniaux d’Afrique. Une époque où l’Africain n’était pas et ne se sentait pas étranger en France. 

La période dite des « Trente glorieuses » en particulier, de 1945 à 1975, voit une forte mobilité d’Africains vers la France. Cette main-d’œuvre noire, après la « force noire », sollicitée, est invitée en effet à participer à la reconstruction et à la modernisation de la France. 

De 1946 à la date des indépendances en 1960, en plus des bras noirs œuvrant dans les industries, le bâtiment et les travaux d’assainissement des centres urbains en général, de l’OS à l’éboueur, des Africains sont élus députés dans les territoires français d’Afrique et siègent sur les bancs de l’Assemblée nationale à Paris. D’autres sont ministres dans les différents gouvernements de la IVe et de la Ve République. Des africains participent à la rédaction de la Constitution française. Tous les partis politiques français et tous les syndicats comptent alors dans leur rang des membres issus des colonies françaises d’Afrique. D’où l’ampleur des flux migratoires entre l’Afrique et la France, des Africains vers la « Mère Patrie ».  

Si les indépendances instaurent des nations et des nationalités africaines, le passé n’est pas aboli pour autant, il s’incruste profondément et durablement dans les esprits et dans les cœurs. De ce point de vue, la colonisation française est loin d’être une simple parenthèse sans lendemain. Avant les députés, les ministres africains, les soldats et les travailleurs africains en France, il y eut surtout l’école.

Au commencement était l’école.

Il est un fait qu'il ne faut ni nier ni oublier et dont l’impact est immense. C'est qu'en toute chose, dans l'enseignement dispensé au sein de ces écoles de « seconde catégorie », celles des petits Africains, les Français apparaissaient comme le « modèle » par excellence, modèle à suivre aussi bien pour la langue (qui avait le suprême avantage d'être une langue écrite) que la culture, la science, la technique... De plus la France apparaissait surtout comme la bienfaitrice universelle de ses colonies. Toute cette idéologie coloniale étant véhiculée par les manuels, les images, les symboles, mais aussi les chants scolaires. Certains, qui avaient dans la bouche de gamin africain la saveur de friandises prisées, surgissent du fond des souvenirs, sans effort et dont suivent quelques couplets :

« La France est belle, 

Ses dogmes sont bénis, 

Vivons pour elle 

Vivons unis... » 

ou les « trois couleurs » 

« Les connais-tu les trois couleurs, 

Les trois couleurs de France 

Celles qui font rêver les coeurs 

De gloire et d'espérance. 

Bleu céleste, couleur du jour, 

Rouge de sang, couleur d'amour 

Blanc, franchise et vaillance... »

Le « Chant du Départ » et celui des « Partisans », de même que le « Régiment de Sambre et Meuse » et surtout la « Marseillaise » gonflaient les jeunes poitrines d'une ardeur insoupçonnée.

Or, les souvenirs ne meurent pas, ils dorment.

Ces chants, peu à peu, se substituaient dans les têtes et dans les cœurs aux berceuses des mamans africaines, chants et images qui imprégnèrent fortement les jeunes esprits africains.

Ce sont là quelques mobiles occultés, refoulés, de l’immigration africaine en France.

Emigrer, c’est partir pour être. Partir est à la fois une culture et une nécessité. Le retour parmi les siens confère respect et considération. A ces traits culturels anciens se sont superposées d’autres motivations. La première est sans aucun doute l’émergence, au lendemain des indépendances africaines, de régimes dictatoriaux qui incitent au départ. Ensuite les difficultés économiques génératrices de pauvreté et de misère sont une autre motivation. Aujourd’hui, c’est donc essentiellement le besoin de sécurité qui met les hommes en mouvement : sécurité économique, morale, politique.

A force d’entendre parler de leurs ancêtres les Gaulois, les Africains ont envie d’aller voir à quoi ressemblent ces ancêtres. Cette boutade d’un sociologue ghanéen est riche de sens et de sous-entendus. Quelques chiffres permettraient d’éclairer le débat. Toutes nationalités confondues, selon les dernières données de l’OCDE (1998), le nombre d’étrangers en France est de 3 597 000 ; en Allemagne il s’élève à 7 320 000 et en Belgique le nombre d’étrangers est de 892 000 soit respectivement 6,3 %, 8,9 %  et 8,7 % de la population totale. La part des citoyens européens parmi les étrangers est de 33,8 % en France ; elle est de 26,5 % en Allemagne et de 57 % en Belgique. Quant à la part des non-européens dans la population totale, elle est de 4,3 % en France, de 6,6 % en Allemagne et s’élève à 4 % en Belgique. Sur ce pourcentage d’étrangers non-européens en France, la plupart proviennent, à plus de 99 %, des anciennes colonies françaises d’Afrique, du nord comme du sud du Sahara. Si l’on y ajoute les ressortissants des anciennes colonies d’Asie : Africains, Arabes, Asiatiques représentent l’essentiel des 4,3 % de la population étrangère non-européenne résidant dans l’Hexagone. Ce chiffre, comparé à celui des étrangers européens, est bien modeste car il ne représente que 3,6 % de la population active en France. L’intérêt ici réside moins dans ces chiffres que dans le choix de la France, le rôle des étrangers, leur utilité ou leur apport au pays d’accueil n’entrant pas dans le sujet.

Pour « suivre la famille » ou « la rejoindre » expliquent 36 % des arrivants après 1975 (de 1975 à 2000). Pour « étudier, se marier en France » explique un tiers des nouveaux venus. « Trouver un emploi, un meilleur emploi », 21 % invoquent cette raison alors que ce chiffre se situait entre 45 et 50 % de la Libération à 1975. La venue pour raison politique approche les 10 %. La motivation de la plupart d’entre eux est par conséquent d’une autre nature que strictement économique. Les deux principales motivations sont d’ordre familial et culturel. Est-ce le fait du hasard ? L’histoire nous l’enseigne, le seul nom de France a signifié pour les opprimés de tous les temps et de tous les lieux : liberté, justice mais aussi art, culture. Cela ne date ni d’aujourd’hui, ni de l’avènement de la République en France. France, mère des arts, des armes et des lois a chanté le poète de la Renaissance Joachim Du Bellay… déjà ! Quatre siècles avant la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, la jurisprudence avait fait de la France, en cela le seul pays au monde dont le nom se confond avec liberté : liberté politique, mais aussi liberté de l’esprit, celle de la pensée et de la création. Cette tradition qui devint républicaine par la suite est l’un des héritages anciens de la monarchie française. Cela commença au XIVe siècle : il s’agissait alors de libérer les serfs au nom de la France. Le ton fut donné par le célèbre édit du 3 juillet 1315 par lequel le roi Louis X le Hutin accorda la liberté aux serfs du domaine royal, consacrant ainsi légalement le devoir d’affranchissement des opprimés, ceux du corps et de l’esprit. Il l’exprima ainsi : Selon le droit de nature, chacun doit naître franc (c’est-à-dire libre)… Considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom et que la condition des gens amende de nous, etc.

Puis ce fut trois siècles plus tard le cas pour les esclaves noirs des Antilles françaises amenés en France par leurs maîtres. Cette fois, c’est Louis XIV qui, en octobre 1691, se fondant sur l’Edit de 1315, ordonna de libérer immédiatement les esclaves noirs arrivés des Antilles à la suite de leurs maîtres la liberté étant acquise par les lois du royaume aux esclaves aussitôt qu’ils en touchent la terre. Le roi, par un arrêt de 1696 entérine officiellement le principe de la liberté personnelle acquise à tous ceux qui touchent le sol du royaume de France. Dès lors, tous les esclaves des Antilles françaises ou d’ailleurs n’eurent plus qu’un rêve, parvenir à fouler le sol de France par tous les moyens possibles afin de se défaire des chaînes de la servitude que l’air et le soleil du pays des Francs faisaient fondre. Quant à la Révolution de 1789, elle fera de la France la « patrie des droits de l’Homme » et celle de tous les opprimés de la terre et, plus que tout autre pays d’Europe et du Monde, fille des « Lumières. »

Qu’est-ce qui peut donc bien attirer ces étrangers immigrants ressortissants des anciennes colonies d’Afrique en ce début de XXIe siècle en France où on leur signifie qu’ils n’y sont pas attendus ? Ce qui les y attire est certainement la conséquence de l’arrivée chez eux de certains étrangers à une période de leur histoire des siècles plus tôt, tout particulièrement de la deuxième moitié du XIXe  au milieu du XXe siècle. Dans ce flux d’anciens colonisés vers la France, deux phases se distinguent nettement, à l’analyse des motivations. « France » a été et reste pour ces anciens colonisés ou leurs descendants, le mot magique qui leur chante dans la tête, avant comme après les indépendances africaines, et qui ne peut donc laisser indifférent. Aller en France pour pouvoir ensuite dire un jour « je suis allé en France » constitue en soi un objectif. Cette magie du mot « France » envoûte littéralement et met l’esprit en transe. Aller en France ou être allé en France force le respect et l’admiration. C’est une carte de visite équivalant à un passeport qui ouvre l’accès à un échelon social supérieur.

La deuxième motivation est d’ordre culturel, plus exactement de prestige culturel. Dans ces Etats indépendants d’aujourd’hui comme du temps de la colonisation, on ne peut prétendre au titre d’intellectuel ou d’universitaire accompli qu’après avoir fait des études ou suivi une formation en France. Le diplôme acquis dans le pays d’origine ne peut conférer cette grâce que s’il est parachevé par un séjour en France ne fût-ce qu’un stage de quelques mois. Ce bouquet final est d’une insigne importance. L’attrait culturel de la France est irrésistible pour ces ressortissants d’anciens territoires français. Ceux pour qui la motivation du voyage est de nature prioritairement économique choisissent de préférence d’autres destinations que la France : la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou alors les Etats-Unis.

Avoir fait ses études en France confère une rente de situation. Le chef de l’Etat gabonais, justifie ainsi la présence de sa propre fille dans son cabinet en réponse aux accusations de népotisme dont il est l’objet : C’est un poste important qui nécessite de ma part une totale confiance  - explique-t-il -  mais ce n’est pas un privilège : ma fille a toutes les qualifications pour occuper ce poste, puisqu’elle a fait l’Ecole nationale d’administration en France. Or le Gabon dispose d’une école similaire.

De toute manière, faire ses études en France, quel que soit l’établissement fréquenté, constitue en soi une garantie d’excellence. Paris apparaît ainsi comme le lieu de la consécration conférant légitimité et notoriété. L’impact de la colonisation française sur les consciences africaines est d’une profondeur insondable. Il est à la fois matériel et immatériel. Ceci est attesté par la consommation de produits importés d’Europe, particulièrement de France, « les populations mangent ce qu’elles ne produisent pas et produisent ce qu’elles ne mangent pas y compris dans les villages où l’eau potable manque parfois mais où l’on trouve des produits importés d’Europe… . Malgré tout, la motivation principale réside dans l’attrait de cette société de consommation où tout semble facile, où l’on peut à coup sûr trouver un emploi si l’on est débrouillard. »

Quand un enfant entend parler à l’école de nos ancêtres les Gaulois, précise ce sociologue africain, il entre dans un monde culturel aliénant par rapport à sa propre culture. On lui parle de la Reine d’Angleterre et on lui apprend davantage sur les Gaulois que sur sa propre ethnie. Ses aspirations le poussent vers l’Occident… L’Occident tire avantage de cette aliénation culturelle. Pourquoi les produits de l’Hexagone sont-ils si présents dans les anciennes colonies françaises ? S’interroge-t-il ; question à laquelle il répond : en raison de l’identification des Africains à la culture d’origine de ces marchandises. Et de poursuivre : l’Occident ne peut à la fois accepter les avantages de cette aliénation (l’exportation de sa culture et de ses produits) et en refuser les inconvénients, l’attrait exercé sur les migrants.[3] En effet, le déversement sur les populations africaines de produits occidentaux de toutes sortes au lendemain des indépendances ainsi que d’images racolantes de sociétés de consommation, le tout facilité par la révolution des transports et celle des médias constitue pour ces populations des sources de tentation qui les submergent.

Outre l’aspect culturel ou le prestige intellectuel, le titre de « Patrie des droits de l’Homme » fait de la France la destination naturelle de tous ceux qui se sentent menacés dans leur existence ou dans leur liberté. Mais où en est la France en matière d’immigration et d’intégration des immigrés ? Le rappel de quelques repères sommaires s’impose à cet égard. La France, malgré tout peut être encore considérée comme une terre traditionnelle d’immigration avec quelques épisodes de restriction plus ou moins prononcée, ainsi lors de la crise économique (la Grande Dépression) des années 30 qui eut des répercussions immédiates sur « le droit d’immigrer en France » avec l’instauration de mesures de contingentement, de quotas de main-d’œuvre étrangère acceptée dans le pays. Cette période fut également marquée par une forte montée de xénophobie parmi la population. Le gouvernement de Vichy par la suite remit en cause le principe même de la reconnaissance de droits aux étrangers. Les nouvelles lois votées à cet effet sont abrogées à la Libération par l’ordonnance du 2 novembre 1945 relative aux conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France. Ce texte a pour objectif principal d’introduire, avec méthode et pragmatisme un choix parmi ceux que le pays s’estime en droit d’accueillir en fonction de ses besoins en vue de sa reconstruction. Les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 rendent nécessaire la recherche de moyens de la maîtrise du flux migratoire, la brutale montée du taux de chômage ayant rendu l’opinion publique sensible à la présence de la main-d’œuvre étrangère en France. La question de l’immigration devient alors un problème politique.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 imprime une nouvelle marque à la politique de l’immigration en France, sensible dans deux aspects principaux. D’abord le maintien de la politique de fermeture des frontières aux nouveaux immigrants est réaffirmé avec vigueur ainsi que la volonté de lutter contre l’immigration clandestine. Le deuxième volet consiste dans la mise en œuvre d’une politique d’intégration des immigrés régulièrement installés sur le sol français.

Paradoxalement, la politique de restriction de l’immigration africaine coexiste avec des structures d’intégration de l’Afrique à la France que sont ces institutions ci-devant citées : le Sommet France-Afrique et la Francophonie. Parmi tous les pays présents en Afrique au titre de la coopération ou de l'aide, aujourd'hui comme hier, la France émerge comme le pays qui, dans ce continent dispose d'une dimension singulière. C'est de loin le pays qui s'identifie à l'Afrique et auquel l'Afrique s'identifie, au point que, pour nombre d'Africains, l'Europe se trouve en France et se résume à la France. Les propos de ce vieux Malien dont le fils est éboueur à Paris sont révélateurs à plus d'un titre. Interrogé pour savoir depuis quand son fils était en Europe, il répondit : « Non, il n'est pas en Europe, il est en France ». Ce sentiment singulier fait également, que beaucoup d'Africains en France se considèrent un peu, par réflexe, comme chez eux, y compris des Africains anglophones ou lusophones, donc ressortissants d'anciennes colonies anglaises ou portugaises. La France est ainsi le pays du monde dont les Africains parlent le plus, en bien ou en mal.

L'histoire a érigé la statue de la France au cœur de l'Afrique et dans le cœur des Africains. Personne en Afrique (de l'Est comme de l'Ouest, du Nord comme du Sud) n'est indifférent à ce qui se dit ou se fait en France, soit qu'on l'approuve, soit qu'on le désapprouve. La France et l'Afrique sont comme unies par les liens d'un mariage non déclaré, mais consommé. C'est sans doute en raison de cette spécificité que la coopération française revêt une signification particulière et sert de référent à la coopération et à l'aide internationale en Afrique. Cette position spécifique reste un acquis à la France. Grandeur ou servitude ? Sans jugement de valeur. Chacun appréciera à l'aune de sa sensibilité et de sa vision de l'histoire.

Les deux institutions considérées comme le symbole de la pérennité et la profondeur des relations spécifiques entre la France et l’Afrique : le Sommet France - Afrique et la Francophonie. Chacune a une histoire, un mode de fonctionnement et d'action, un rituel, des objectifs qui s'inscrivent désormais dans la tradition des rapports entre la France et l'Afrique. L'institution du Sommet France - Afrique est la plus récente. Elle fut instaurée par le président Georges Pompidou sous l'instigation de deux chefs d'Etat africains : les présidents Hamani Diori du Niger et Léopold Sedar Senghor du Sénégal.

La pratique du Sommet fut inaugurée également sous le président Pompidou en 1973. Ce premier sommet regroupa onze pays tous francophones. Depuis 1988, les conférences ont lieu tous les deux ans, en alternance avec le sommet de la Francophonie.

Ces deux institutions : sommet France-Afrique et Francophonie, uniques au monde et unique en leur genre, créent entre la France et l’Afrique, tacitement, un air de famille auquel les Africains ne sont sans doute pas indifférents.

Relations complexes et ambiguës à souhait, les relations franco-africaines sont tout cela. Elles ont une mémoire qu’on ne peut ignorer. C’est une histoire paradoxale. Elle l’était en 1950, elle le demeure en 2006. Blaise Diagne, le premier député noir « français africain », membre du cabinet de Georges Clemenceau, assimilationniste à souhait, dit aux Africains indigènes en 1914 : « Si vous faites la guerre pour la France, vous serez citoyens français, Vous ne serez plus indigènes. » Ils ont fait la guerre et ne sont pas devenus citoyens français.

Il y a chez certains dirigeants africains actuels le sentiment que sans la France, on va vers l’inconnu, ils ressentent le besoin confus d’un parrain, voire d’un tuteur (légal).  

Les étudiants veulent aller en France étudier, se former et goûter à la culture française.  

Les déshérités, les exclus économiques, confrontés au souci vital du lendemain, veulent aller en France, en quête d’une vie meilleure.  

Les persécutés politiques y recherchent l’exil pour échapper aux dictatures féroces qui menacent leur vie.  

Les nantis y viennent placer leur fortune, à l’abri dans des institutions financières sûres.  

Enfin, Paris est le refuge naturel pour d’anciens chefs d’Etat africains déchus, victimes de coups d’Etat ou en retrait du pouvoir. Paris est ainsi le lieu de rassemblement des bourreaux africains et de leurs victimes. C’est aussi une de ses caractéristiques, sans doute liée à sa vocation universaliste.

En « Côte d’Ivoire, des Ivoiriens quittent leur pays » rapporte en 2005, un universitaire français spécialiste du continent africain, lequel ajoute :

« Malgré ces temps de forte tension entre les deux pays, beaucoup viennent en France : exemple, le maire d’Abidjan rencontré à Paris. Il me dit : « Je viens d’acheter un appartement… mes enfants font leurs études ici. J’attends que ça se calme… » et pourtant à Abidjan, on brûle le drapeau français. »

Veut-on, peut-on en finir avec cette histoire ? Celle qui lie l’Afrique à la France depuis tant de temps ?

 

Par Tidiane Diakite
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Dimanche 5 novembre 2006

Pour le meilleur ou pour le pire ?

          Le Sommet Chine-Afrique qui s’est ouvert ce vendredi 3 novembre 2006 à Pékin n’est pas un événement banal. Il a une double résonance historique en cela qu’il rappelle tout d’abord la fameuse Conférence de Bandoung en Indonésie en avril 1955. Ce rendez-vous des peuples anciennement colonisés ou dominés, marquait la volonté de ces nations sous-prolétaires de s’affirmer sur la scène internationale face aux deux blocs : l’Est et l’Ouest.

        Ensuite, ce Sommet Chine-Afrique appelle le parallèle avec le désormais traditionnel Sommet France-Afrique qui a lieu tous les deux ans. Le Sommet de Pékin de 2006 en exprimant le désir des Etats d’Afrique de se frayer une nouvelle voie dans les relations avec le reste du monde, apparaît indéniablement comme une défiance à l’égard de l’Europe, surtout de la France. A n’en pas douter, l’impact de ce Sommet Chine-Afrique sera plus marquant dans les faits et dans les esprits que celui des Sommets France-Afrique.

         Ce tête-à-tête Chine-Afrique est aussi hautement symbolique à deux égards :

         - C’est le signe d’un échec cuisant de l’Europe en Afrique, tout particulièrement de la France, « tutrice naturelle et historique » du continent africain.

        (Pourquoi cet échec ?)

        Mais surtout, c’est le signe éclatant du réveil de la Chine. « Quand la Chine s’éveillera » avait prédit l’ancien ministre du général de Gaulle, Alain Peyrefitte. La Chine aujourd’hui s’éveille et il faut croire qu’elle ne se rendormira pas de si tôt. Le Dragon est debout et se met en marche.

        L’Afrique et la Chine, c’est la rencontre de deux humiliées de l’Histoire, deux membres du tiers monde, de ce monde à part qui a tant enduré, tant subi ! La Chine est en train de grignoter jour après jour les positions européennes en Afrique. Elle déconstruit avec art, méthode et pragmatisme ces pré carrés poussiéreux que les Européens croyaient à tort assurés de l’éternité. Sa réussite dans cette entreprise  -à court terme en tout cas-  semble certaine et pour cause !

       Elle sait employer auprès des Africains le langage convenu qui rassure et réconforte. Plutôt que des discours, elle met la main au portefeuille, délie les cordons de la bourse sans sourciller, « généreusement ». Son langage simple, direct et précis évite toutes circonvolutions tortueuses. Elle aide à éponger la dette, à bâtir des infrastructures de première nécessité (routes, voies ferrées, gares, ports, aéroports…). Elle s’emploie à soigner des plaies, à créer et équiper des hôpitaux. La Chine tend la main aux Africains au moment même où l’Europe leur tourne le dos. Mais, la Chine fera-t-elle le salut de l’Afrique ?

        Si la Chine est actuellement le 2e partenaire commercial de l’Afrique (très probablement le 1er à brève échéance), ce partenariat se limite pour l’instant à l’invasion des marchés africains par les produits manufacturés chinois à prix cassés défiant toute concurrence et en contre partie l’approvisionnement de l’industrie chinoise en matières premières et pétrole africains au risque de l’asphyxie des frêles industries africaines naissantes. C’est l’éternel schéma de l’Afrique pourvoyeuse de produits primaires au profit de l’industrie des pays développés.

        En fait de coopération et de relations internationales, les liens historiques avec les anciennes puissances coloniales ne peuvent être rayées d’un trait de plume. Leur complexité est telle que leur éradication systématique et définitive ne saurait advenir sans conséquences majeures. L’impact de la colonisation n’est pas seulement matériel, il est aussi humain et culturel.

       La culture chinoise et les cultures africaines sont-elles compatibles au-delà de simples relations marchandes ? La Chine saura-t-elle voir par-dessus la tête des Africains autre chose que leurs matières et leur pétrole ? Si les Africains adoptent à l’égard de la Chine une attitude autre que celle du consommateur passif qui assiste consciemment ou inconsciemment au pillage systématique de ses richesses naturelles, s’ils s’engagent résolument, avec intelligence et détermination dans un partenariat constructif et actif, qui ne néglige ni les valeurs intrinsèques de l’homme, ni la formation technique, technologique, partenariat fondé sur la volonté sans réserve des transferts de compétences leur permettant de transformer, de valoriser leurs ressources naturelles, de créer et produire chez eux, alors, ces nouveaux rapports sino-africains peuvent porter les germes d’un futur prometteur, d’une nouvelle promesse de renouveau du continent africain. Les Africains gagneraient à exercer à l’égard de ce nouveau partenaire du XXIe siècle, la vigilance qui leur a fait défaut dans leurs rapports avec l’Europe aux XIX et XXe siècles.

        Sinon, il faudrait craindre pour l’avenir de l’Afrique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Tidiane Diakite
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Samedi 9 décembre 2006

 

 Prenons nos responsabilités face à l’Histoire

            Ce thème alimente l’actualité depuis un certain temps, nourri de fantasmes, de non-dits mais sans doute aussi de beaucoup d’ignorance.

 

 

           Peut-on juger, condamner ou acquitter sans une connaissance approfondie des faits, de l’Histoire.

Il est peu de sujets de l'histoire africaine sur lequel on ait autant écrit que sur la traite atlantique. Cependant et fort curieusement, cette traite demeure l'un des faits de l'histoire africaine le moins bien connu.

           Les documents sont abondants et les ouvrages importants qui portent tous sur l'aspect européen de la traite. Il est ainsi question de traite anglaise, portugaise, hollandaise, française...

          La plus grande littérature demeure celle fournie par les écrits des antiesclavagistes et de leurs adversaires. Mais l'aspect purement africain reste encore dans l'ombre pour une bonne part. Quelle fut la dimension spécifiquement africaine du phénomène?

          D'une manière générale les écrits sur la traite des Noirs posent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses précises, fiables et définitives. De nombreux historiens qui se sont penchés sur ce sujet, se sont contentés le plus souvent, d'énoncer des généralités. Parmi celles-ci, une semble privilégiée et revient très fréquemment à l'esprit. C'est le nombre d'individus que la traite a coûté à l'Afrique. Combien sont partis? Combien sont morts? Nul ne le saura sans doute jamais. C'est à croire que les documents indispensables pour une telle évaluation n'ont jamais été élaborés. A cet égard, il peut sembler étonnant de constater que jamais deux ouvrages consacrés au même thème — la traite des Noirs — ne donnent les mêmes chiffres, même s'ils traitent tous deux d'une même région à une même époque et qu'au contraire, ils se tirent tous d'affaire par des interrogations, sinon par une estimation fournie à partir de données confuses et incomplètes.

            Ainsi que nous le fait remarquer Basil Davidson, « entre 1580 et 1680, par exemple, on dit que les Portugais n'ont pas transporté moins de un million d'esclaves au Brésil. Dans les cent années qui suivirent, il semble que les colonies britanniques d'Amérique du Nord et des Caraïbes aient reçu au moins deux millions d'Africains. Pour le total général des esclaves débarqués vivants outre-Atlantique, un éminent statisticien démographe, Kuczinski, est arrivé à la conclusion que quinze millions est un «chiffre qui peut être retenu. » D'autres chercheurs ont accepté ce chiffre, mais comme un minimum; certains ont pensé que le total probable serait une cinquantaine de millions et d'autres encore l'ont estimé beaucoup plus élevé... »

          Qui dira jamais aujourd'hui, avec assurance et sans risque de contredit, le nombre exact de morts, victimes de razzias, de captures ? Qui établira jamais avec certitude le nombre de ceux qui sont morts durant la traversée entre l'Afrique et l'Amérique? La traite atlantique attend toujours son statisticien, celui qui affirmera des faits et donnera des chiffres sans point d'interrogation. Elle attend aussi ses économistes ainsi que ses psychologues et ses sociologues. Les responsabilités africaines dans ce trafic d'esclaves apparaissent d'autant plus difficiles à établir avec la rigueur scientifique exigible.

           Qui dira avec certitude la part qui incombe aux Africains eux-mêmes dans ces chiffres? Qui sont ces Africains négriers ? Comment se comportaient-ils au sein de leur société d'origine ?

          Si la dimension africaine de la traite négrière (ou traite atlantique) ne peut être niée ou minorée, il incombe, me semble-t-il, aux historiens africains eux-mêmes d’en évaluer la réalité et la portée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Tidiane Diakite
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