

Le Blog de
Tidiane DIAKITE
LE REGNE DES SIGNARES
La longue proximité des Français et des Africains (du début du 17e siècle jusqu'à la fin du 19e
car à compter de cette date, dès que s'installe la colonisation, naît une nouvelle société : la société coloniale avec ses barrières) eut
un impact profond et durable en Afrique partout où s'étaient installés les Français. Mais la conséquence la plus immédiatement visible au Sénégal fut
l'émergence d'une catégorie sociale nouvelle : celle des métis et surtout des signares (mot dérivé du portugais "senhora", c'est-à-dire une femme
métisse née d'un Portugais et d'une Africaine dans tous les comptoirs portugais sur la côte d'Afrique depuis le 15e siècle. Avec le temps, au Sénégal notamment, le terme fini par désigner une
femme, métisse ou noire, familiarisée avec la langue et les moeurs françaises qui se distingue ainsi du reste de la population féminine
autochtone).
La règle édictée dès le 17e siècle par la direction des différentes compagnies françaises d'Afrique interdisant
l'introduction de femmes métropolitaines ainsi que les règlements nombreux et drastiques qui interdisaient aux Français du Sénégal de fréquenter les femmes africaines n'eurent aucun effet.
Les deux communautés commencèrent rapidement à se fréquenter, se mélanger, à se
métisser. Les nombreuses unions libres et les mariages selon "la coutume du pays" entraînèrent un métissage fort répendu
sur la côte.
La présence française aboutit ainsi à une diversification
ethnique et sociale, à la constitution d'une catégorie sociale nouvelle. Les mulâtres y jouent indéniablement un rôle prépondérant par leur nombre
aussi bien que par leur poids économique et leurs relations (à l'aise entre les deux communautés : véritable trait-d'union entre la France et
l'Afrique).
Les signares marquèrent profondément la société sénégalaise contemporaine et postérieure et furent à
l'origine d'une littérature abondante depuis le 18e siècle qui mettait surtout en relief leur charme. Un directeur de la Compagnie, J.B. Durand les décrit
ainsi :
Elles sont belles, douces, tendres et fidèles. Il y a dans leur regard
un certain air d'innocence et dans leur langage une timidité qui s'ajoute à leur charme. Elles ont un penchant invincible pour l'amour et la volupté...
Maints documents évoquent l'ascendant que ces femmes ont de bonne heure pris sur les hommes, blancs ou noirs, en cette
région d'Afrique, la pénurie de femmes, mais aussi leur beauté et leur charme
leur conférant une place exceptionnelle dans la société mixte de cette époque. Les mulâtresses et les
jolies noires élues par les Français comme concubines, avaient tous les droits, étant entourées d'esclaves à leur service, ainsi que de biens de tout genre au détriement le plus souvent de la
Compagnie et du commerce français... Tout leur était permis...
D'après un autre document ,
Ces signares possédaient de nombreuses cases en 1749 :
dix propriétés sur treize leur appartenaient. Elles avaient aussi de nombreux esclaves que leur donnaient les Européens qui les entretenaient. Ainsi Caty Louette, signare du capitaine
Aussenac avait 25 captifs et 43 captives de case, ce qui en faisait la femme la plus fortunée de Gorée. Bien plus, les signares commerçaient pour le compte de leurs "maris" et obtenaient à cet
effet du directeur commandant les marchandises de France qu'on refusait aux employés d'un ordre inférieur. Elles avaient ration double ou triple, ou pour mieux dire, à souhait... Enfin toutes les
choses nécessaires à la vie...
En marge de cette "francisation" de quelques Africains, il y eut également "africanisation" de quelques
Français
qui se sont adaptés au mode de vie des Africains, dont certains s'établirent à demeure au pays, oubliant à
la longue et la Compagnie dont ils avaient dépendu, et la Métropole... par la naturalisation à la mode du pays qui en faisait "des fils de la terre" après certaines cérémonies magiques. Plusieurs
de ces Français "négrifiés" furent à l'occasion des agents que la Compagnie des Indes tenta d'utiliser pour étendre sa sphère d'influence. (Archives Nationales)
Précisément dans l'article de ce jour, je signale ce fait : la méconnaissance d'un pan important de l'histoire africaine (non traité par les historiens européens) mais surtout par les enseignants africains. Ceci constitue un défi à relever.