Samedi 9 mai 2009

                                     

LES "IMMIGRES" FRANCAIS EN AFRIQUE AUX XVII ET XVIIIe SIECLES (3)

          Au Sénégal

          Les religieux ne sont pas non plus ignorés par ces rapports. Nombre d'entre eux sont l'objet de copieux rapports parfois aussi curieux que pittoresques. Tel celui-ci adressé au Ministre de la Marine (Archives Nationales : la concession du Sénégal) par l'abbé Demanet. Ce dernier se plaint du gouverneur de Gorée, M. Poncet, pour ne pas avoir "la table gratis chez lui" ce qui l'a amené à pourvoir à son entretien personnel et à celui de son église par les moyens qu'il a jugé bon d'utiliser. 

          Un autre rapport réfute les allégations de l'abbé :
          
         
Avant de détruire les prétentions peu fondées de cet ecclésiastique, on pense qu'il est nécessaire de mettre ici sous les yeux de Monseigneur les détails de sa conduite.
          Lorsque M. Demanet s'est embarqué sur le solide "Capitaine Rozier", ses excès de vin lui ont fait
tenir tant de propos indécents et sédicieux que M. Poncet a été obligé de le mettre en prison. Devenu libre, il s'est adonné au plus grand libertinage, et s'est associé avec de mauvais sujets dont quelques-uns ont été justiciés. Cet ecclésiastique a poussé un jour l'indécence jusqu'à vouloir forcer un soldat ivre mort à recevoir le viatique ; étant lui-même pris de vin, il a eu dispute dans cette occasion avec un sergent qui l'engageait à se retirer.
           Le chirurgien major de la colonie ayant fait appeler l'abbé Demanet pour administrer un soldat qui était à l'extrémité, il s'y rendit, et ne croyant pas le malade dans le cas urgent d'être administré, il s'est contenté de dire des horreurs au chirurgien et s'en est allé sans remplir les devoirs de son ministère ; le malade est mort le lendemain.

          Le document fort accablant pour l'ecclésiastique poursuit la charge :

         
M. Demanet avait institué une confrérie sous le nom de Sacré-Coeur, elle n'était composée que des plus jolies mulâtresses de l'île. Il disait la messe tantôt sous une tente, sur une barrique de beurre, de lard ou d'eau-de-vie et quelquefois dans sa chambre sans précautions et sans arrangement. Son tarrif pour les baptêmes et les enterrements était porté si haut que les habitants s'abstenaient de ces actes de religion ... Un jour il voulut user de quelques familiarités avec une fille qui vivait avec M. Poncet ; piqué du refus de cette fille, il lui donna des coups ... M. Poncet lui ayant fait des reproches, il lui dit : "votre p... m'a dit des sottises, je lui ai f... un soufflet, je vous en ferai autant à vous-même si le cas vous arrivait."

          L'abbé se livrait également au trafic de marchandises aux dépens de la Compagnie, nous apprend le mémoire suivant :

         
M. Demanet ayant été envoyé dans les comptoirs pour les inspecter, il lui a été délivré des marchandises du Roy pour traiter 12 captifs qu'il a vendus à son profit ; ses excès dans le vin et son libertinage l'ont fait mépriser des naturels du pays.

          Dans les Archives on relève de nombreux cas semblables comme cette déposition datée de février 1726 qui met en cause un autre ecclésiastique, l'abbé d'Arquenaux, qui, armé de pistolets et de sabres, se rendit la nuit dans le magasin de la Compagnie à Saint-Louis pour y prendre de force "deux barils d'eaut-de-vie".
          Les conditions matérielles d'existence des religieux français sur la côte d'Afrique en général, sans excuser la conduite de ces ecclésiastique pourrait dans une certaine mesure l'expliquer et peut-être atténuer les charges qui pèsent si souvent contre eux dans de nombreux mémoires. Cependant des prêtres au-dessus de tout soupçon déploraient les agissements de leurs confrères, tel l'excellent abbé Bullet qui écrivit au Ministre des Colonies :

          Je suis le moins utile dans le poste ; toute mon occupation est de dire la messe, les fêtes et les dimanches. Je n'ai que 7 Blancs qui se disent catholiques et qui n'usent de mon ministère que pour la messe".


        
Et il demanda son rappel, tant il était outré des "laideurs" dont il était environné. Ses ouialles et les autres Blancs ne songeaint " qu'au vin, au jeu, aux femmes, au commerce clandestin. André Brüe, gouverneur du Sénégal, fournit à la fois une explication et un jugement :

          Pour peu qu'ils soient lunatiques, maniaques, ou hypocondriaques, ce climat-ci leur renverse la cervelle.





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Par Tidiane Diakite - Publié dans : HISTOIRE
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Vendredi 1 mai 2009

                                              
LES "IMMIGRES" FRANCAIS EN AFRIQUE AUX XVII ET XVIIIe SIECLES (2)


Au Sénégal

          Afin de remédier à l'indiscipline et à "l'inconduite" des résidents, notamment les soldats, un certain nombre de mesures furent édictées depuis Paris. Une de ces mesures extraite d'un rapport de 1725 suggérait :

          Il serait à souhaiter que la Compagnie ne fît jamais embarquer sur des navires des officiers dont les familles veulent se débarasser à cause de leur libertinage, non plus que dans cette concession du Sénégal, pour commis, où au lieu de se corriger, ils deviennent encore plus mauvais parce qu'ils se croient exempts de correction.

 

          Pourquoi au XVIIe et au XVIIIe siècle l'Afrique attirait-elle tant ces sujets des rois de France ? Un voyageur français au Sénegal, Raffanel, affirme :

         
Les Européens qui habitent le Sénagal vivent sur un îlot de sable ; sur un îlot de sable sans eaux, sans terre, sans arbres, sans gazon ; sur un îlot de sable baigné pendant sept mois par des eaux salées. Ils ne sont pas propritétaires du sol et ne veulent pas le devenir. Ils n'arrivent au Sénégal que pour s'y livrer à un trafic mesquin, et ils n'attendent, pour abandonner à jamais cette terre désolée que la réalisation d'une modeste fortune ; jour de bonheur qui ne luit pas pour tous, hélas ! Voilà l'existence de la population blanche du Sénégal.

         
Et pourtant tous s'accrochent à cette terre africaine et sont prêts à tout pour y demeurer tel le Directeur de la Compagnie du Sénégal, Julien Dubellay, lorsqu'il s'est agi de le relever de son poste en 1725. Il se barricada dans le fort, armé, ainsi que les employés afin d'en interdire l'accès à son remplaçant nommé par la Compagnie.
          Pour l'immense majorité en effet, "l'acclimatation" était telle que la pire des sanctions était celle qui condamnait au retour définitif en France. Ceux des employés qui furent par leur inconduite contraints de rentrer en France, revinrent au bout de quelques mois avec l'aval de quelque membre influent de la Compagnie. Le cas extrême fut sans doute celui où des Français (protestants) ont préféré abjurer leur religion plutôt que de retourner en France. Lacourbe faisant état d'une lettre que la Compagnie lui a adressée au cours de son séjour au Sénégal rapporte ceci :

 

          [..] Enfin, elle finissait sa lettre en me recommandant de renvoyer tous les gens de la religion [c'est-à-dire les protestants], suivant les ordres du Roy ou de faire abjuration. Le leur ayant fait savoir, il n'y en eut pas un qui n'aimait mieux abjurer que de retourner en France, tant ce pays-là a de charme pour les libertins.

          Lacourbe lui-même en prenant ses fonctions au Sénégal, lors de son premier contact avec la communauté française de la concession dresse ce portrait révélateur : 

 

          Tous les anciens commis et habitants qui étaient plongés dans une oisiveté inconcevable et dans une débauche et qui étaient accoutumés à la dissension et au désordre, sans aucune religion [...] vinrent me demander à s'en retourner en France, [car il les avait fortement réprimandés sur leur inconduite] ce que je leur accordais volontiers, ayant amené avec moi bon nombre de commis que je pouvais faire plus facilement à ma façon de vivre, je retins néanmoins les ouvriers qui m'étaient absolument nécessaires et leur augmentais leurs gages. [...] 

           Mais en réalité aucun d'eux ne souhaitait partir et ne partit, "tant ils étaient accoutumés à la manière de ce pays".







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Par Tidiane Diakite - Publié dans : HISTOIRE
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Samedi 25 avril 2009

                                   
LES "IMMIGRES" FRANCAIS EN AFRIQUE AUX XVII ET XVIIIe SIECLES (1)


AU SENEGAL

          C'est un chapitre peu connu que l'histoire des Français établis sur les côtes d'Afrique entre le 17e et le 19e siècle et qui cependant ne manque pas de pittoresque. Des Français "acclimatés" tentent de s'affranchir des "lois" de leur nation. Se mêlant volontiers à la population autochtone, notamment les femmes, ils forment une société qui n'est pas encore la société "coloniale" au sens propre telle qu'elle le sera au 19e et 20e siècle. Avant ces siècles, les points d'attache des Français au Sénégal comme ailleurs en Afrique sont régis au nom de la France, par les Compagnies commerciales (Cie Royale d'Afrique, Cie du Sénégal, Cie de Guinée ...).
          Les Directeurs de ces Compagnies comme ceux des Comptoirs et forts ont pouvoir de justice et de police qu'ils exercent en terre africaine au nom de la France, sur la base des lois de la métropole auxquelles sont théoriquement soumis les résidents français. Mais comment enfermer dans les contours étroits des règles civiques et morales des hommes venus de si loin avides de liberté et grisés par le grand air et l'aventure facile.
          Les archives laissées par les diverses compagnies renferment de nombreux renseignements sur la conduite de ces Français et sur la vie qu'ils menaient au Sénégal (Archives nationales, Colonies C63 : Mémoire pour la Compagnie Royale du Sénégal). D'après les rapports de directeurs généraux, de directeurs particuliers, de gouverneurs ou d'inspecteurs en mission, ces Français faisaient preuve de "très peu de qualités morales et intellectuelles". Ils se signalaient plutôt, outre l'incivisme et le manque d'esprit patriotique, par certains "penchants" fréquemment signalés et condamnés : prévarication, malversations, incapacité professionnelle, esprit de cabale et déni de justice ... Telles sont les conclusions du Sieur Lacourbe lors de son inspection en 1685 et lors de sa prise de fonction au Sénégal, en 1688 en qualité de directeur, lesquelles conclusions seront confirmées plus tard par différents rapports d'inspection : ceux de Brüe en 1723, de Saint-Robert en 1725, de Le Juge en 1732, dont suivent quelques extraits.

      

           Je viens de révoquer tout à l'heure le garde-magasin des ustensiles et d'en charger le Sieur Lescure qui s'en acquittera mieux. Le garde-magasin des vivres qui avait été surpris le soir dans une faute y est retombé ce matin en abusant de l'eau-de-vie de la Compagnie. Je l'ai révoqué sur-le-champ. 
          [...]
          Véritable vice-roi, le Directeur général se laissait entraîner à des excès d'autoritarisme et à confondre ses décisions arbitraires avec l'expression de la justice. Et bien que les lettres patentes (lettres du roi) du 5 février 1726 aient établi une juridiction spéciale pour la colonie du Sénégal, il arrivait à certains de faire fi de la légalité. (Le Juge)

         

          Les commis aux écritures étaient peu au fait des règles de la comptabilité ; à quelques exceptions près, ce sont des ignorants fiéffés ... (Plumet)

         Enfin revanche de la civilisation africaine sur l'européenne, il arrivait que des Blancs, même des commis très haut placés, allassent consulter les sorciers noirs et y payassent leurs services avec des marchandises de la Compagnie. Je ne saurais passer sous silence les superstitions de M. Julien (ditrecteur de la Compagnie) les marabouts nègres à qui il faisait des présents ; sur les prédictions desquelles il comptait comme sur des vérités ... On sait que ces marabouts parmi les Nègres procurent des objets et des bois qui causent des maladies languissantes et souvent la mort. (Delcourt)

                Cette première impression de relâchement moral et de connivence avec la population locale ne tarda pas à se confirmer dans maints autres rapports pour aboutir à cette conclusion implacable :    

          Ils étaient tombés dans une si grande corruption qu'il n'y en avait aucun, même les ecclésiatiques, qui ne se souille de toutes sortes d'excès. L'habitude en était si grande que les principaux, aussi bien que les habitants et les matelots, communiquaient aussi librement et aussi ouvertement avec les Négresses que si elles avaient été leurs légitimes femmes. C'était à qui ferait de plus belles productions et réjouissances dans cet infâme plaisir auquel on employait le plus beau et le plus précieux des marchandises de la Compagnie pour contenter et assouvir le luxe de ces impudiques. (Lacourbe)

          En conséquence, le premier soin que prit Lacourbe (nouveau directeur du comptoir) consista en des mesures urgentes, aussi radicales qu'impopulaires qui furent à l'origine de nombreuses frictions entre les "habitants" (les Français vivant au Sénégal) et le nouveau venu.

          La première de ces mesures porta sur la reconstruction de l'habitation de manière à la clore en la séparant ainsi des contacts avec les autochtones. Il s'en explique :

         
Je donnais tous mes soins à régler l'habitation. Je ne me contentais pas d'en bannir toutes les femmes du dehors ; mais pour empêcher que nos Blancs n'eussent aucun commerce avec les nouvelles chrétiennes, ni pareillement avec plusieurs marchandes qu'on est obligé de laisser coucher dans l'île parce qu'elles viennent de loin, je fis fermer la cour de l'habitation avec des palissades, et comme il n'y avait pas assez de chambres pour coucher les habitants, j'y fis apporter leurs cases faites de roseaux, et leur défendis sous peine d'une amende d'aller à celles des Négresses ; j'y fis faire aussi exactement la garde le jour et la nuit, tant pour notre sûreté que pour empêcher que personne ne couchât dehors ; je fis faire une cuisine pour tous les habitants, et les séparer par plats afin qu'ils n'eussent point besoin du secours des femmes et afin qu'ils ne prissent pas prétexte de donner leur linge à blanchir pour aller aux cases des Négresses, ou pour les faire venir dans les leurs.

           L'application de telles mesures suscita une vague de protestations de la part des Français qui reprochaient à Lacourbe d'avoir dérangé ainsi leur "ordinaire". L'intéressé lui-même en convint en ces termes :

          On ne saurait croire la peine que j'eus pour les réduire à leur devoir.

 

 

           Mais les employés et les soldats ne sont pas les seuls impliqués dans cette inconduite en Afrique, maints documents concernent également les dirigeants ou hauts cadres et plus étonnant encore des religieux, prêtres et aumôniers, comme on le verra dans un prochain article.


 

 



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Par Tidiane Diakite - Publié dans : HISTOIRE
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Samedi 11 avril 2009


Du XVIIe au XXIe siècle, l'énigme "Noir" (3)


         Si les savants du XVIIe siècle s'empoignèrent dans des "disputes" concernant l'origine de la couleur noire, les penseurs du XVIIIe siècle inventèrent le mythe du bon sauvage   (ce qui n'empêcha ni l'asservissement des Indiens d'Amérique, ni la traite esclavagiste) avant que de pseudo scientifiques n'élaborent la théorie des "races", une hiérarchisation rigide des humains aux dépens du Noir, théorie dont je voudrais faire l'économie ici tant la littérature sur ce thème est abondante et variée.
          De cette théorie aux multiples implications, érigée en dogme, se nourriront les régimes fascistes ou fascisants du premier tiers du XXe siècle, de même qu'elle constituera le socle de l'argumentaire justifiant la colonisation de l'Afrique dans la seconde moitié du XIXe siècle.
          Un certain nombre de sources ou de thèses font des Français les premiers Européens ayant abordé les côtes africaines bien avant les Portugais. Cette antériorité supposée justifierait-elle une telle curiosité à l'égard de la couleur noire des Africains ? Curiosité qui, nulle part ailleurs en Europe, n'atteignit une telle intensité dans la recherche, la production littéraire, les débats et controverses à partir du XVIIe siècle.

 

 

Antériorité française sur les côtes africaines : mythe ou réalité ?

          Tous les Français visitant  l'Afrique aux XVIIe et XVIIIe siècles ont entendu les autochtones affirmer que les premiers Européens qui entrèrent en contact avec eux étaient des Français. Ainsi le R. P. Labat (déjà cité) dans son ouvrage Nouvelle Relation de l'Afrique Occidentale, T.5, p. 197 parle de l'étonnement d'André Brüe (1697), l'un des principaux artisans de la fondation de l'empire colonial français d'Afrique,  en visite au fort portugais du Bisseaux (actuel Bissao, ancienne colonie protugaise) enconstatant, au cours d'une messe que :

          le tableau qui était sur l'autel portait les armes de la Compagnie de France, qui sont d'argent semé de fleurs de lis d'or sans nombre, avec des têtes de nègres pour support, et une couronne treflée. (Signe selon lui que)  ce tableau qui paraissait aussi ancien que l'autel et l'église, était une marque que les Français avaient eu un établissement au Bisseaux avant les Portugais.

          Si l'on considère que la présence portugaise dans cette région remonte au XVe siècle, cela implique que la présence des Français dans la même région est largement antérieure. Labat est formel quand il affirme :


          Il y a des apparences très bien fondées que les Normands et particulièrement les Diépois avaient reconnu, fréquenté et visité les côtes d'Afrique dès le commencement du quatorzième siècle, puisqu'on savait positivement d'une manière à n'en pouvoir douter, que le commerce était établi à Rufisque (Sénégal) et le long de la côte jusqu'à bien loin au-delà de la Rivière de Serrelionne (Sierra Leone), dès le mois de Novembre 1364 [..] Une preuve évidente que le commerce des Diépois était établi aux côtes d'Afrique en 1364, c'est qu'ils y associèrent les marchands de Rouen en 1365 [...] Après avoir augmenté leurs établissements [...] à Rufisque et sur la rivière de Gambie, ils en firent sur celle de Serrelionne et à la côte de Malaguette, dont l'un fut appelé le "Petit Paris" et l'autre le "Petit Dieppe" [...] ils poussèrent ainsi toujours leurs établissements et leur commerce et firent le fort de La Mine d'Or sur la côte de Guinée (Ghana) en 1382, aussi bien que  ceux d'Accra, de Cormentin et autres lieux qui leur produisirent des richesses immenses et qui auraient toujours augmenté à mesure qu'ils s'avançaient  le long des côtes et à l'intérieur du pays, sans les guerres civiles qui succédèrent à l'accident funeste arrivé au Roi Charles le sixième en 1392 (folie du roi Charles VI : une des causes du déclenchement de la Guerre de cent Ans). La Normandie se sentit des malheurs de la France, parce que ses princes y prirent plus de part qu'ils ne devaient ; et le contre-coup de ces malheurs tomba sur le négoce d'Afrique, qui depuis ce moment fatal tomba peu à peu.

         
Un voyageur français contemporain de Labat, Villault de Bellefond, renchérit en ces termes dans sa Relation de Voyage (1669) sous le titre Remarques sur la Coste d'Afrique et notamment sur la Coste d'Or pour y justifier que les Français y ont esté longtemps auparavant les autres nations :

          Dans une ancienne batterie du fort de La Mine, appelée encore la batterie de France, une inscription à demi effacée, laissait distinctement apercevoir les chiffres 1 et 3, premiers chiffres d'un millésimes du XIVe siècle ; on citait aussi l'existence des armes de France encore visibles dans l'église de La Mine, ainsi que sur une porte du fort d'Assem.

         
L'argumentation de Villault de Bellefond s'appuie sur des mémoires écrits par des Dieppois ainsi que sur des manuscrits de la ville de Dieppe, mais surtout sur les preuves matérielles visibles sur les lieux encore au XVIIe siècle. Il ressort d'un tel raisonnement que l'antériorité française sur les côtes d'Afrique par rapport à la présence d'autres nations européennes ne souffre le moindre doute pour son auteur.  Dans son ouvrage Histoire des colonies françaises en Amérique, en Afrique, en Asie, en Océanie, Tours, 1884, p93-94,  J.J.E. Roy abonde dans le même sens :

           En 1363 des négociants de Rouen s'étant associés à des marins de Dieppe, commencèrent à établir des comptoirs et des entrepôts de commerce sur la côte occidentale de l'Afrique noire depuis l'embouchure du Sénégal jusqu'à l'extrémité du golfe de Guinée. C'est alors que furent successivement formés les établissements français du Sénégal, de la rivière de Gambie, de Sierra Leone, et ceux de la côte de Malaguette qui portaient les noms de "Petit Dieppe" et de "Petit Paris" et que furent ensuite construits les forts français, à La Mine de l'Or, sur la côte de Guinée, à Acra et à Cormentin.

 

          Selon le même auteur, les guerres civiles et étrangères durant le XVe siècle, arrêtèrent en Normandie l'essor des entreprises maritimes : le commerce d'Afrique fut abandonné et les comptoirs français devinrent la proie des Portugais, des Espagnols, des Hollandais, des Anglais, à l'exception seulement de l'établissement du Sénégal.

          Le constat, au terme de ce rapide retour sur la curiosité suscitée par la couleur de l'homme noir, telle qu'elle apparaît dans quelques textes anciens, c'est que la couleur semble occulter le reste, c'est-à-dire l'essentiel.  Le jugement se limite au regard, le regard se limite à la couleur, c'est-à-dire à l'apparence et n'atteint pas la raison. On voit la couleur sans l'être. On ne voit que la couleur de peau, l'enveloppe. On prend ainsi l'écorce pour l'arbre, l'épiderme (le pigment) pour le coeur. Cette dissonance jouera longtemps et joue sans doute encore aujourd'hui dans les rapports entre Européens et Africains.

                        

          (Prochainement un épisode peu connu : la vie des Français au Sénégal aux XVII et XVIIIe siècles)



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Dimanche 5 avril 2009



DU XVIIe AU XXIe SIECLE, L'ENIGME "NOIR"
(2)
            
          C'est un religieux qui ouvre les débats, au nom de l'Ecriture. Le Révérend Père Jean-Baptiste Labat (Paris, 1663 - 1738 ; missionnaire et voyageur français aux Antilles, auteur de plusieurs ouvrages sur les Noirs, la traite, l'Afrique, les colonies, dont le célèbre Voyage aux îles de l'Amérique, 1722).
          Comme les savants scientifiques laïcs, Labat tente de percer le mystère de la couleur noire et argumente ainsi

       
          Un religieux savant m'a communiqué une dissertation qu'il a faite sur ce sujet  - confit-il  -  [...] Il prétend que la noirceur fut le signe que Dieu mit en Caïn après lui avoir reproché le meurte de son frère Abel, pour empêcher que ceux qui le rencontreraient ne vengeassent par sa mort cet horrible fratricide. En effet, rien n'était plus propre pour le faire reconnaître, et pour éloigner de lui tous ceux qui auraient voulu s'en approcher, soit pour lui parler, soit pour lui reprocher son crime et en tirer vengeance. Car ce changement horrible de couleur défigure tellement un visage qu'à moins d'y être accoutumé, on ne peut regarder un homme de cette couleur qu'avec une forte répugnance.

         
Mais, la curiosité toute cartésienne de Labat ne peut se satisfaire de l'assurance implicite de ce "religieux savant". Il y va alors de sa propre réflexion et il rétorque :

          Mais  quand  la noirceue aurait été le signe que Dieu avait mis dans Caïn pour le faire connaître, comment cette noirceur aurait-elle passé dans ses enfants ? Il ne paraît point que Dieu ait étendu sa malédiction sur sa postérité ; lui seul était coupable, c'était lui seul qui devait craindre la rencontre et la vengeance des enfants d'Abel [...] Pourquoi le vouloir faire la tige d'une race noire ? Si sa femme n'était pas noire, comment a-t-elle pu produire des enfants noirs ?

         
           Et Labat d'avancer un contre-argument, à ses yeux décisif, parce que tout aussi frappé du sceau de l'Ecriture sainte

          D'ailleurs toute la race de Caïn est généralement tous les hommes sont (sic) péris dans le Déluge. De toutes les créatures qui étaient sur la terre, il n'y eut que Noé, sa femme, ses trois fils et leurs femmes qui conservèrent leur vie en se sauvant dans le vaisseau que Noé avait bâti par ordre express de Dieu ; or, Noé, sa femme, ses enfants et les enfants de leurs femmes étaient blancs ... Qui donc a produit cette race noire après le Déluge ? 

         
Labat en tire la conclusion suivante :

          Je ne suis pas le premier qui se soit fait cette difficulté ; mais je serais le plus heureux si je pouvais l'éclaircir d'une manière à contenter les personnes raisonnables ... Car enfin, Dieu n'a créé qu'un seul homme, et assurément, la femme qu'il a formée d'une des côtes de cet homme était de même couleur que lui. Il faut à présent savoir de quelle couleur était cet homme. Si on le demande aux Européens, ils répondent sans hésiter qu'il était blanc, les Nègres le feront noir, les Américains l'habilleront en rouge, les Asiatiques diront qu'il était olivâtre comme eux et personne ne manquera de bonnes raisons pour appuyer son sentiment ... Si nous consultons l'Ecriture, elle nous assure qu'Adam fut formé du limon de la terre, et on remarque que les terres vierges sont ordinairement rouges ou rougeâtres et c'est de là qu'est venu le nom du premier homme car Adam signifie rouge ou roux. Or, Adam et Eve étaient de la même couleur ou à peu de chose près, c'est-à-dire que la couleur d'Adam pouvait être un peu affaiblie dans Eve et s'approcher du blanc, ce qui ayant continué dans leurs enfants et dans ceux qui en sont descendus, la couelur blanche est celle qui est venue plus naturellement de celle du premier homme. Que dans la suite cette couleur se soit un peu ternie et qu'elle ait tiré vers le bistre comme nous le voyons dans les Asiatiques et dans les Américains, cela ne souffre presque pas de difficultés ; mais que la couleur noire en soit venue, c'est ce qu il n'est pas facile de comprendre. Mettez tant qu'il vous plaira du blanc et du brun par portions égales, vous ne ferez jamais du noir ; d'où on peut présumer que jamais l'on ne parviendra à connaître distinctement l'origine de la couloir noire des Nègres.

 

          Le mystère demeure donc entier pour les savants scientifiques laïcs comme pour les lettrés religieux du XVIIe siècle.
         Est-il moins épais au XXIe siècle en Europe, tout particulièrement en France ?
                                     (à suivre)
 

Par Tidiane Diakite - Publié dans : SOCIETE
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